« Little Trouble Girls » de Urška Djukić : les voix du désir naissant

Avec Little Trouble Girls, la cinéaste slovène Urška Djukić signe un récit d’éveil sensuel et spirituel où l’image, plus que les mots, capte les bouleversements d’une adolescente confrontée au désir. Entre chorale sacrée et frémissements charnels, un film délicat et lumineux sur la naissance du trouble.

Little Trouble Girls
Copyright SPOK Films

On pourrait procéder à une fertile lecture comparée entre Little Trouble Girls, premier long métrage de la slovène Urška Djukić et Les Dimanches de la cinéaste espagnole Alauda Ruíz de Azúa, soit deux récits initiatiques d’une adolescente déchirée entre sa foi et son éveil au désir, avec la chorale en toile de fond. Si Les Dimanches va bien plus loin dans la question de la vocation religieuse, Little Trouble Girls l’évoque comme un substrat culturel encore très puissant, qui colore à la fois la beauté des lieux investis (le couvent, où le stage intensif de la chorale se déroule) et la morale contraignante proscrivant l’épanouissement des corps.

Il ne s’agit pas pour autant de disserter sur le sujet : Urška Djukić opte pour une immersion à hauteur d’adolescente, dans un film plutôt avare en dialogues, où l’image va prendre en charge l’éveil des sens. Le travail sur les textures, sonores, charnelles et lumineuses, vient ainsi répondre à l’attention de Lucia, dont le regard est central, dans une acuité silencieuse. Au milieu des autres jeunes filles qui chantent, dans de longues et très belles séquences de chorale, où l’on pose sa voix, on répond aux injonctions du chef de chœur, on s’écoute, on vibre de concert. Puis dans une exploration des lieux clos, le jeu avec des camarades, et la prise de conscience progressive d’une inexpérience flagrante au regard de leurs déclarations fracassantes, et probablement mensongères.

L’empathie délicate avec laquelle la cinéaste filme son personnage restitue brillamment cet entrelacs complexe entre avidité et intériorité, et la maladresse d’une jeune fille encore ankylosée par l’enfance et l’endoctrinement religieux. Son rapport aux autres, et particulièrement à une autre adolescente qui va autant la fasciner, l’initier que la blesser, rappelle Naissance des Pieuvres de Céline Sciamma, auquel on ajouterait l’imagerie sensitive d’un Mustang ou d’un Virgin Suicides : un tableau éthéré, lyrique, qui n’est pas sans occasionner quelques séquences clipesques peut être un brin trop formalistes (plans de fleurs ou de butinage, hallucinations), mais qui ne séparent jamais d’une certaine violence rappelant le choc du toucher et la brutalité du rapport à l’autre : ceux qui séduisent, mais aussi les figures tutélaires (la mère, le chef de chœur et sa violence) et l’iconographie religieuse qui concentre dans un paradoxe insoluble l’absolue beauté et sa condamnation dans le monde des hommes.

Dans cet univers complexe, Lucia poursuivra son chemin, sous le regard bienveillant d’une réalisatrice qui sait diriger avec brio sa comédienne, et rendre le monde autour d’elle vibrant de lumières, de sons et de chaleur.

Sergent Pepper

Little Trouble Girls
Film slovène (coproduction italienne, croate et serbe) de Urška Djukić
Avec : Jara Sofija Ostan, Mina Švajger, Saša Tabaković
Durée : 1 h 30
Date de sortie en salles : 11 mars 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.