Hier soir, pour fêter les 40 ans des Inrockuptibles, ça chantait en français sur la scène du CentQuatre. On vous raconte…

Ce soir, pour les gens curieux, pour les amateurs de « pop française », pour tous ceux qui aiment sortir des sentiers battus, les Inrocks Festival proposent un rendez-vous immanquable au CentQuatre, une soirée « French Pop » promettant des duos incongrus, avec un plateau d’artistes que les Inrocks ont accompagnés au cours (voire tout au début) de leur carrière. Evidemment, la mise en avant de noms comme ceux de Dominique A, Katerine et Miossec garantit une soirée sold out ou presque… mais il faut être bien conscient, pour éviter les désillusions, que nous n’aurons pas droit à des récitals (même mini !) de ces trois « grands noms ». En tout cas, cela nous semble l’événement le plus intéressant de la semaine de concerts à Paris…
20h00 : la grande salle du CentQuatre n’est pas encore très remplie quand Gabriel Kröger monte sur scène, en format « groupe de rock », pour nous secouer un peu. Le jeune chanteur s’avance masqué, le visage dissimulé par une cagoule, et, après une minute d’intro acoustique (Je ne suis plus l’ami de tes amis, l’un de ses nouveaux titres, démarre lentement), lâche les rênes de ses musiciens. Nous, on est ravis d’entamer la soirée comme ça, avec des textes assez rêches, avec une musique plus du côté rock que pop. Et on va passer une demi-heure très intéressante avec Gabriel, qui nous présente en grande partie son nouvel EP, Un an sans soleil, qui sort le lendemain. Bon, tout n’est pas parfait encore, on peut regretter une certaine uniformité mélodique, et un chant qui n’est pas très affirmé, mais on a envie de croire que ce ne sont là que des défauts de jeunesse d’un artiste prometteur.
21h00 : petite anomalie dans une programmation d’une soirée qu’on aurait bien vue 100% française, la jeune chanteuse folk irlandaise Ellie O’Neill doit maintenant capter l’attention avec sa voix et sa seule guitare acoustique. Même si cette voix est splendide – par moment, elle a des intonations qui évoquent celle d’Alela Diane -, ce ne sera pas suffisant pour empêcher une rumeur gênante de conversations dans la salle de gâcher les trente minutes de son set. Il faut dire que ses chansons, si elles sont parfois « perturbées » par un jeu original à la guitare ou des effets vocaux audacieux, manquent un peu de relief, tout au moins quand on ne les connaît pas à l’avance. A noter qu’Ellie parle presque couramment le français, ayant fait ses études à Paris, et qu’elle avoue que certaines de ses chansons sont inspirées par son expérience parisienne (ce qui rattrape un peu notre commentaire introductif). Bref, l’impression d’écouter une excellente chanteuse, potentiellement une future grande, mais dont le répertoire aura besoin d’être renforcé.

22h00 : Installation de beaucoup de matériel sur la scène, les participants à la soirée French Pop seront appuyés par un groupe costaud, mis sur pied et conduit par Adrien Soleiman, qui est le « directeur musical » de l’évènement. Et d’ailleurs, autant le souligner immédiatement, de ce point de vue-là, la soirée sera parfaite, les musiciens s’adaptant parfaitement à des styles finalement très variés… Bon, Adrien nous expliquera à un moment qu’il y a eu 9 mois de travail pour mettre sur pied ce concert, donc il y a un indiscutable professionnalisme à l’œuvre, ce qui est très bien pour ne pas tomber dans le n’importe quoi, qui est un risque quand on commence à assembler des univers dissemblables et à essayer de les faire dialoguer.
Ceci dit, on attaque fort avec Katerine et Dominique A (qui sont de bons amis « dans la vie », on le sait) qui nous interprètent un morceau assez amusant qu’ils ont composé ensemble il y a quelques années, Manque-moi moins. Le grand Dominique reste ensuite seul pour une reprise de Murat, Fort Alamo, qui nous rappelle, non sans émotion, que Murat est vraiment le grand absent ce soir, et qu’il nous manque terriblement. Ce sera donc le principe de la soirée, des collaborations, parfois évidentes, parfois non. Et la possibilité quand même pour chaque artiste d’interpréter des titres qui sont les leurs… Comme Miossec le fera ensuite avec son formidable Non non non non (je ne suis plus saoul), qui fonctionne toujours, même si la voix n’est plus vraiment là.

On ne va pas rentrer ici dans tous les détails d’un set de quinze titres, pour lesquels nous verront défiler sur scène, outre les trois « grands » déjà nommés, Barbara Carlotti, Malik Djoudi, Juliette Armanet et Calypso Valois. Un très beau plateau, même si Juliette Armanet (qui a bénéficié en son temps du coup de pouce « Inrocks Lab ») faisait quand même tache, en nous rappelant douloureusement les « hauts faits » de la variété française du siècle dernier : l’impression en entendant ses chansons « disco » et en voyant le public taper dans leurs mains, comme dans un studio de l’ORTF il y a quarante ans, était déprimante, et nous empêchait d’oublier que la France reste un pays foncièrement « pas Rock ».

Concentrons-nous sur les plus belles choses entendues ce soir, au milieu de ce qui a été, inévitablement, un set irrégulier. Au firmament, une version très forte, électro et tendue, du Courage des oiseaux, par un Dominique A qui reste indiscutablement « le Boss » en France. Et puis, juste derrière, Miossec qui nous a touché en plein cœur avec son Brest incontournable, et Malik Djoudi, un artiste singulier, presque dérangeant dans son approche à la fois pop et écorchée : son Vivant est clairement une nouvelle très grande chanson du répertoire français.
Au niveau des choses moins convaincantes, on n’a pas trop compris l’idée de covers d’artistes anglo-saxons, aussi notables soient-ils : vu le principe de la soirée, outre des reprises intéressantes de Autour de Lucie (Personne n’est comme toi) ou des Valentins (J’ai triste par Miossec & Calypso Valois – fille de Jacno qui avait composé cette chanson !), il aurait été bien plus passionnant et approprié de reprendre du Bashung, du Daho ou du Gainsbourg. Et puis, jouer des titres de Portishead, Surfjan Stevens ou Radiohead, c’est quand même tendre le bâton pour se faire battre : aucune de ces reprises n’était franchement défendable, le pire ayant été atteint par le pourtant talentueux Souleiman passant à côté du titre sublime qu’est le No Surprises de Radiohead.
Après, chacun retiendra selon ses goûts des « hauts » et des « bas » différents – même s’il nous semble qu’il y a eu un consensus autour du Courage des Oiseaux, saisissant -, le plus important restant l’intelligence et l’audace du concept mis en place, le travail effectué par tous pour qu’il tienne la route, et l’esprit de résilience d’une certaine idée de la « pop française », survivant dans un milieu finalement assez hostile. Il faut remercier les Inrocks pour ce combat-là, qu’ils mènent depuis 40 ans.
Joyeux anniversaire, donc, aux Inrocks !
Gabriel Kröger : ![]()
Ellie O’Neill : ![]()
French Pop : ![]()
Eric Debarnot
Photos : Robert Gil pour Gabriel Kröger et Ellie O’Neill – ED pour French Pop
Festival des Inrocks au CentQuatre (Paris)
Production : Les Inrocks
Date : mercredi 11 mars 2026
Leurs derniers disques :
Gabriel Kröger – Un an sans soleil (EP)
Label : GK Prod
Date de parution : 12 mars 2026
Ellie O’Neill – Half Immune (single)
Label : St. Itch
Date de parution : 17 février 2026
