Avec Le Testament d’Ann Lee, Mona Fastvold poursuit avec Brady Corbet son exploration de figures historiques habitées par une foi radicale. À travers le portrait ambivalent de la fondatrice des Shakers, le film compose une fresque mystique et sensorielle où la ferveur collective oscille entre exaltation spirituelle et vertige fanatique.

Après le choc The Brutalist, le couple Mona Fastvold / Brady Corbet revient sur le devant de la scène selon leur principe régulier d’alternance : Mona réalise ce nouveau long métrage, tandis que son mari est associé à l’écriture. Il n’est pas difficile de voir des lignes directrices dans leur travail, et notamment une obsession pour les figures historiques, personnages riches d’une expérience personnelle intense qui va infuser sur leur œuvre, la mythologie qu’ils construisent et la manière dont ils façonnent, à leur échelle, les illusions du Nouveau Monde que serait l’Amérique.
Le Testament d’Ann Lee suit donc la destinée d’une femme traumatisée par la perte successive de ses quatre enfants en bas âge, et qui fonde un mouvement religieux radical dans lequel elle prône l’abstinence. Portrait non sans ambivalence, puisqu’il mêle blessure intime, conviction profonde et fanatisme assumé. Fastvold ne tranchera sur le fond, le film semblant autant admirer la force de caractère d’une femme puissante que l’inquiétude discrète de principes niant la réalité des corps.
C’est sur ce sujet que le film est probablement le plus intéressant : dans cette logique qui consiste à sublimer la nature corruptrice de l’enveloppe charnelle, les membres des « shakers » pratiquent la danse et la transe. La mise en scène vise donc à se mettre au diapason d’un mouvement avant tout fondé sur l’expérience collective, dans une relecture assez vivifiante de la comédie musicale, où les passages chorégraphiés n’ont rien de l’apothéose sublimée de la tradition hollywoodienne. La discipline des mouvements, leur brutalité même, instaure une rythmique qui prend en charge les convulsions des transis, et donne à voir des tableaux fascinants qui relèvent autant de cérémonies que de l’harmonisation d’hystéries collectives. La superbe photographie, très picturale, reproduit les intérieurs du XVIIIe siècle, et se met au diapason d’un monde austère où la grâce ne semble pouvoir provenir que de la foi.
Le film, par le principe de l’immersion au sein d’une communauté qui n’envisage ni débat, ni contradiction, est assez éprouvant, voire épuisant sur sa longueur : on reconnaît là la touche doloriste du couple, qui s’échine à écrire une Histoire parallèle, volontiers sensitive, où la musique presque constante joue un rôle décisif. Amanda Seyfried se donne à corps perdu, dans ce type de performance qu’affectionnent particulièrement les palmarès, mais qui fait ici sens, dans la mesure où son charisme hors norme permet la cohésion du groupe, tout en suscitant l’interrogation du spectateur. Car ce récit, qui se fonde sur les témoignages des fidèles, ne prétend pas à la réalité historique, et s’intéresse davantage à la création d’un mythe, comme en témoignent le recours au chapitrage, aux titres littéraire et gravés ou la voix off.
Un récit fondateur parmi d’autres sur la fragilité des êtres humains, et un fil supplémentaire pour comprendre comment un pays contemporain croit pouvoir retrouver sa grandeur en renouant avec le fanatisme.
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Sergent Pepper
Le Testament d’Ann Lee
Film en co-production USA-Royaume Uni de Mona Fastvold
Avec : Amanda Seyfried, Lewis Pullman, Tim Blake Nelson
Genre : drame, historique, comédie musicale
Durée : 2 h 17
Date de sortie en salles : 11 mars 2026
