Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, le premier album de Violent Femmes, un album séminal, fondateur pour toute une partie du Rock indépendant US.

Là, on ne plaisante plus. Car je vais parler d’un disque de la plus haute importance pour moi. En 1984, j’habitais en Afrique, où il n’était pas forcément facile de se procurer des disques de rock intéressants. Un jour, en fouillant les bacs de l’un des rares disquaires valables en ville, je m’étais arrêté sur cette pochette stupéfiante, avec cette photo incroyable d’une petite fille observant l’intérieur d’une bâtisse en ruine, prête à se sauver, ou bien au contraire, à y pénétrer. Avec ce nom de groupe improbable comme seule information : « Violent femmes » (c’était évidemment une époque où Internet faisait partie des rêves de SF les plus fous, et où il était impossible, littéralement, d’avoir des informations sur un nouveau groupe quand on n’habitait pas une grande ville occidentale). J’ai immédiatement acheté le disque, et je pense que ça aura été la seule fois de ma vie où j’ai fait ça sur la seule foi de sa pochette. Mais le miracle, c’est que, une fois rentré chez moi, quand j’ai posé la pointe du diamant sur le sillon de la première face, c’est Blister In The Sun qui a résonné dans la pièce. Et j’ai commencé à sauter dans tous les sens, stupéfait, surexcité, littéralement hors de moi. Sans doute l’occasion de ma vie où la musique m’a le plus saisi, bouleversé, retourné. A égalité peut-être avec la première écoute d’un titre du Velvet Underground, douze ou treize ans plus tôt : Sister Ray. Mais non, je fabule, Blister In The Sun, ça a été encore un plus grand choc que Sister Ray. C’est dire.

Violent Femmes viennent du Milwaukee, dans le Wisconsin. Ils sont trois : Gordon Gano, qui chante comme personne n’a chanté, et joue de la guitare (acoustique), Brian Ritchie, qui joue de basse (acoustique, elle aussi), Victor DeLorenzo, qui frappe sur une batterie minimale, consistant souvent, dans la « vraie vie », en une poubelle retournée. En 1981, on est à un moment charnière de la musique, aux USA en particulier : le punk de la fin des années 70 s’est essoufflé, à New York comme à Los Angeles et partout ailleurs, la new wave devient de plus en plus synthétique et commerciale, et la scène « college rock » commence seulement à émerger (R.E.M., Hüsker Dü, The Replacements deviendront les grands noms de la musique « de qualité » dans les années qui viennent). Violent Femmes, eux, jouent quelque chose de totalement inidentifiable : un mélange improbable de folk, de punk, de blues primitif, porté par une rage nihiliste et un sens de l’humour potache qu’on peine à distinguer l’un de l’autre.
La reconnaissance du groupe tient du pur hasard : les Violent Femmes jouent régulièrement dans la rue, devant le Oriental Theatre de Milwaukee, où doivent passer The Pretenders. James Honeyman-Scott, le guitariste du groupe anglais, les entend, est littéralement « foudroyé », et les invite à assurer la première partie du concet. Les « Femmes » y gagnent un début de notoriété, et un contrat avec Slash Records est rapidement signé. Le premier album, éponyme, est enregistré en 1982 avec le producteur Mark Van Hecke. Le son est presque entièrement acoustique, reflétant non pas un souhait « esthétique », mais la réalité pratique d’un groupe qui, pour jouer dans l’espace public, a appris à être mobile et bruyant sans amplification. Le son du disque sera donc sec, brut, comme s’il avait été capté lors de l’une de ces prestations « sauvages » au coin de la rue.
Mais au delà de la singularité de la musique du groupe, ce sont les textes de Gordon Gano qui frappent. Il les a écrit quand il avait entre 15 et 18 ans, alors qu’il était issu d’un milieu chrétien très strict. Entre explosion hormonale de son âge et principes religieux rigoureux, il chante le désir sexuel et la culpabilité – résultant dans une frustration intense. Mais il raconte également la misère des gens simples dans une société intrinsèquement violente, et l’humiliation sociale qui l’accompagne. Ces chansons oscillent entre confessions naïves d’un tout jeune homme encore sans réelle expérience de la vie, humour (très noir, sans doute la seule manière de ne pas devenir fou, ou violent), et colère. Et sa voix, nasillarde, fragile, à la limite de l’hystérie, accentue le sentiment de malaise ou de furie qui se dégage des paroles des chansons. Le mélange de tout ça est totalement EXPLOSIF. Et infiniment JOUISSIF, pour peu qu’on recherche dans la musique des sentiments extrêmes.

Violent Femmes débute donc par Blister In The Sun, l’un des riffs acoustiques célèbres du rock, qui deviendra au fil des années l’un des hymnes les plus reconnaissables des années 80, surutilisé au cinéma ou dans les séries TV. A noter que beaucoup auront pensé qu’il s’agit d’une chanson sur la drogue, alors que Gano y parle d’excitation sexuelle adolescente. Kiss Off est un titre plus punk destroy (en acoustique !) et conjugue une mélodie accrocheuse et la première poussée d’hystérie totale du disque : le décompte 1-2-3-4-5-6-7-8-9-10! est sidérant. Please Do Not Go est un concentré de noirceur caché dans une chanson d’une fausse « légèreté » caricaturale : on sent que Gano, poussé à bout, pourrait facilement devenir un tueur complètement taré… un titre qui annonce les thèmes effrayants du second album, Hallowed Ground, très noir.
Vient ensuite Add It Up, la chanson favorite sur le disque de 99% des fans, un futur classique live. C’est la plus intense de Violent Femmes, la plus violente au premier degré. Et quand Gano hurle sa frustration, tous les curseurs émotionnels sont dans le rouge. Même pas besoin d’électricité pour ça. Quelle leçon inoubliable ! En la réécoutant aujourd’hui, on ne peut que se demander pourquoi de telles réussites sont aussi rares dans l’histoire de la musique. La face se clôt sur Confessions, qui semble d’abord une redescente après un tel sommet. Mais la lourdeur répétitive et obsessionnelle de la mélodie est peu à peu transcendée par la rage dans la voix de Gano, qui bouleverse peu à peu par le malaise qu’elle crée, tandis que les poussées noisy nous font perdre nos repères. Et on finit encore une fois à genoux.
La seconde face est, admettons-le, moins intense que la première. Un peu. Elle est un plus directement « attrayante » aussi. La preuve avec un Prove My Love presque allègre, qu’on a forcément envie de chanter, de brailler plutôt avec le trio. Promise pourrait être un titre punk « normal », enfin s’il n’était pas joué en mode acoustique : un bon riff, un rollercoaster jouissif, et même des « Pa, pa, pa, papapa » comme si on chantait une simple histoire de bonheur ou de colère. The Kill renvoie au No Fun originel des Stooges, avec un soupçon de chaos et dissonances.
Gone Daddy Gone est une demi-anomalie : on y entend un long solo de xylophone ! Et si certains – à l’ouïe bien affutée – y détectent des influences gospel / soul / blues qui rappellent la culture familiale de Gano, c’est sur un mode bringuebalant et ironique. Ce titre annonce une orientation que le groupe prendra dans le futur, vers une musique plus amusante, plus communicative, et qui décevra les fans hardcore… mais elle reste ici encore emprunte d’un malaise sourd. Un cran plus loin, Good Feeling constitue une conclusion surprenante, superbe, presque lumineuse, quasiment romantique. Mais c’est finalement une sorte de récompense généreuse que nous accordent les Violent Femmes pour les avoir accompagnés au long de leurs crises de nerfs.
Avec ce premier album, Violent Femmes viennent, presque par accident, d’inventer un nouveau genre, le folk-punk (aussi qualifié de country-punk), qui croîtra au fil du temps, mais n’émergera réellement comme une scène à part entière aux USA que plusieurs années plus tard. Eux mêmes vont évoluer de manière importante, ce qui fait que cet album restera unique. A sa sortie, il ne rencontrera que peu de succès commercial, mais s’imposera assez vite quand même comme un classique de l’indie rock US (On rapporte que Kurt Cobain était un grand fan !). Et en 1991, huit ans après sa parution, il sera certifié « disque de platine » aux USA !
Pas mal pour des chansons écrites par un lycéen et jouées par un groupe de rue, non ?
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Eric Debarnot

Oula !! Je vais m’empresser de chercher cet album si toutefois c’est possible !