Plus orchestré, plus chaleureux, plus collectif aussi : avec We Are Together Again, Will Oldham semble avoir choisi la beauté plutôt que le déchirement. Un choix qui atténue l’émotion brute de ses débuts, mais qui révèle une autre facette de l’un des songwriters les plus singuliers de l’Amérique indépendante.

Il ne s’est guère écoulé plus d’un an depuis que Bonnie « Prince » Billy a publié son excellent The Purple Bird, qui était plus que fortement teinté de country traditionnelle, et qui nous avait d’abord étonné de la part d’un artiste plutôt marginal (dont on n’attendait donc pas qu’il fasse ainsi « allégeance » à la tradition nashvillienne), avant de nous séduire. Cette fois, dans un grand écart assumé, Will Oldham revendique son retour à Louisville, la ville où il a grandi, et où son premier album vit le jour, causant un mini-tremblement de terre, en particulier en France : il est difficile d’oublier ce rude retour aux bases de la country music, ce déchirement splendide que fut There is No One What Will Take Care of You en 1993. Alors quand Oldham explique que ce nouvel album a été réalisé “plus près de l’Ohio River que n’importe lequel de ses disques depuis 1993”, qu’il insiste sur l’importance de la scène locale dans sa conception, un espoir fou nous saisit : après tant de tours et de détours d’un artiste aussi facétieux que lui, allons-nous enfin retrouver la force inouïe de ses débuts ?

Inutile de ménager un suspense artificiel, la réponse est non, et c’est une évidence dès les premières minutes de Why Is the Lion?, l’introduction de We Are Together Again : en privilégiant la sophistication des arrangements – même discrets -, en choisissant un climat d’indéniable chaleur humaine, qui traduit aussi le plaisir de jouer avec des musiciens amis, dans un cadre où il se sent bien, Oldham choisit « la recherche de la beauté » au détriment de l’intensité émotionnelle brute, qui a caractérisé ses meilleures œuvres passées.
Les titres de ce We Are Together Again semblent couler comme un flot tranquille (c’est amusant, on s’était fait une réflexion similaire en écoutant le dernier Iron & Wine, tout récemment), et il sera plus difficile de se laisser emporter par des émotions fortes que d’habitude. Mais cette légère déception – ou plutôt cette déception initiale, lors des premières écoutes – ne signifie pas que ce nouvel album soit une œuvre « mineure » dans la riche discographie d’Oldham (plus de trente disques en à peu près trente ans).
Il faut d’abord comprendre ce que signifie ce titre, We Are Together Again : le choix de la « communauté”, effectué par un auteur désormais « vieillissant ». Une manière d’affirmer que, à son âge, avec toute son expérience passée, il ne considère plus la musique – et c’est vrai de la grande majorité des arts – comme un acte solitaire. En dépit de la sophistication formelle du disque, son esprit est celui d’une « liturgie folk ». Le concept est celui d’une veillée autour d’un feu avec des amis, au milieu d’un monde en crise. Même si les thèmes des chansons sont pour la plupart sombres, Oldham se répète, obstinément, quelque chose comme « tant que nous chantons ensemble, tout n’est pas perdu ».
Et puis, on retrouve son écriture singulière, cette manière personnelle d’entremêler méditations existentielles, préoccupations ordinaires (car ce sont les nôtres aussi) face à un monde menaçant, et… moments de tendresse où l’on sent la vraie possibilité d’un « rachat », d’un salut. D’un côté, Life Is Scary Horses évoque – avec une sérénité pour le moins paradoxale – la fin du monde, la disparition de l’humanité : « The human times have come and gone / We must accept our rule is done » (Les temps humains sont révolus / Nous devons accepter que notre règne soit terminé). Et, à l’opposé du spectre émotionnel, il y a par exemple les mots d’amour de Vietnam Sunshine (avec ses étonnantes touches « mariachi ») : « You are my sunshine / You fill my life with wild surprise / You rush and gush through the cracks in my everything / To my infinite delight / You outshine every wild explosion in the night » (Tu es mon rayon de soleil / Tu emplis ma vie de surprises sauvages / Tu te précipites et jaillis à travers les failles de tout mon être / Pour mon plus grand bonheur / Tu surpasses toutes les explosions sauvages de la nuit) pour dire que rien n’est définitivement perdu. Et puis il y a la divine conclusion du disque, son sommet sans doute, The Bride of the Lion, qui, s’appuyant sur des voix féminines sublimes, explicite clairement la « tension de la vie », la contradiction essentielle de l’existence. Elle reprend exactement le texte de l’introduction : « Why is the lion still here, outside? / Why is our bravery tested? / Haven’t we proved that our love won’t be moved? / Isn’t it time we are rested? » (Pourquoi le lion est-il encore là, dehors ? / Pourquoi notre courage est-il mis à l’épreuve ? / N’avons-nous pas prouvé que notre amour est inébranlable ? / N’est-il pas temps de nous reposer ?)… mais c’est à la musique que revient le rôle de transformer la peur en espoir, en croyance : « I love you, I love you, forever tonight / And I will love you forever, you’ll learn » (Je t’aime, je t’aime, pour toujours ce soir / Et je t’aimerai pour toujours, tu le sauras).
Ce qu’il faut retenir, sans doute, de cette nouvelle aventure, c’est que, à mesure que les années passent, Will Oldham s’éloigne du dépouillement radical et des déchirements de ses débuts, et qu’il s’installer dans une forme de sagesse musicale : ses chansons deviennent des lieux de rassemblement – pour ses amis, sa famille, ses musiciens, mais aussi, et c’est essentiel, pour NOUS, son public. Vu sous cet angle, We Are Together Again n’est pas l’un des plus disques les plus bouleversants de cet immense artiste. Mais il se peut bien qu’au fil des écoutes, nous trouvions que c’est l’un de ses plus beaux.
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Eric Debarnot
Bonnie « Prince » Billy – We Are Together Again
Label : Domino Recording Co
Date de parution ; 6 mars 2026
