Petit mais passionnant livre sur l’un des albums mythiques et un des plus fascinants du rock du siècle précédent Television. Marquee Moon, est une somme d’informations, d’anecdotes, d’analyses, de pistes pour repenser la musique.

Parler d’un livre qui parle d’un album est étrange, une mise en abyme délicate. De quoi doit-on parler exactement ? Du génie de Tom Verlaine et Richard Hell ou de la prose de Xavier Martin qui leur rend superbement hommage ? Un sous-officier quelconque aurait probablement dit, des deux… Mais probablement pas dans les mêmes proportions aurait répondu le général, et dans quel ordre. Certes… Alors commençons par l’objet, ce vinyle sorti en 1977 sur Elektra, sous une pochette que j’ai personnellement toujours trouvé décevante, pour ne pas dire moche. Las, honte pour moi. Pages 30-32, Xavier Martin nous explique que Tom Verlaine a demandé à Robert Mapplethorpe de prendre des photos du groupe —Verlaine avait aimé le travail du célèbre photographe américain pour l’album de Patti Smith (avec laquelle Tom Verlaine entretenait une relation, ce que nous apprend également Xavier Martin) pour Horses. Une photo qui a ensuite été photocopiée (oui, photocopiée ! dans une boutique de Times Square) pour devenir le recto iconique de la pochette de l’album. Une démarche (involontairement?) Warholienne qui colle parfaitement à l’image d’intello de Tom Verlaine. Une pochette géniale, donc. Comme quoi, un peu de culture, un peu d’histoire, ça change tout. Et c’est exactement pour ça que ce livre est passionnant, parce que Xavier Martin donne à la musique de Television une dimension extra-musicale.
L’album sort à l’apogée du punk, et, on l’oublie peut-être, il est en même l’un des produits les plus emblématiques et à la fois les plus particuliers : le punk de Television n’est pas celui des Ramones, ni celui des Sex Pistols. Mais New-York, la ville où commence l’histoire, est autre chose qu’une scène musicale. Quand Tom ”Verlaine” Miller rencontre Richard “Hell” Meyers, la grosse pomme est un creuset artistique sans égal. Même si ce n’est pas la ville de la musique, c’est la ville des New York Dolls, de Bowie, Lou Reed et John Cale, de Patti Smith et Debbie Harry. C’est la ville de William Burroughs, de Brion Gysin, d’Allen Ginsberg… Bref, un creuset où bouillonne ce qui est une contre culture. Une culture de l’art total qui combine toutes les formes d’expression. Les deux compères — qui ne resteront pas compères très longtemps en réalité — sont à fond là-dedans. Mais ils choisissent la musique, monte un premier groupe – les Neon Boys – avant de former Television.
Richard Hell ne restera pas très longtemps membre du groupe. D’une certaine façon, il est trop punk pour le control-freak qu’est Verlaine. Le premier aime l’urgence chaotique et destructrice du punk, quand le second est un constructeur, un perfectionniste obsessionnel—exemple : il a fallu trois ans pour que soit terminé Marquee Moon, le morceau titre de l’album ! Pour Verlaine, le hasard n’a pas sa place dans la création musicale… punk, disait-on !
Et Xavier Martin explique très bien tout cela, et en particulier la rupture, comment Verlaine évince Hell, et confie la seconde guitare à Richard Lloyd. Idée de génie, coup du sort, coup de chance. L’alchimie prend, les deux guitaristes s’entendent, se complètent parfaitement. Le début de Marquee Moon, là encore, l’illustre parfaitement : deux notes en staccato jouées par Verlaine, avant que Lloyd n’arrive avec son gimmick pour commencer ce voyage de 10 minutes. Xavier Martin excelle à nous faire comprendre ce qu’on entend, l’architecture de guitares qui se croisent, se répondent sans jamais se marcher dessus. Il souligne ce qui est quand même un choix radical pour l’époque — le refus d’une distorsion bruyante (malgré un certain côté bruitiste) pour un son clair presque cristallin.
Xavier Martin réussit très bien sur ce morceau, mais aussi sur tous les autres de l’album. Et si Marquee Moon se taille la part du lion (une dizaine de pages), la seconde partie du livre est consacrée à une analyse hyper-fouillée de chaque piste. Ce qui permet de redécouvrir certains morceaux – Elevation par exemple, selon Xavier Martin le plus abouti musicalement de l’album, un morceau dont la basse créée une atmosphère étrangement pink-floydienne, mais avec la guitare typique de Lloyd. Ou Guiding Light, une balade au piano étrange, un peu décalée, qui achève de placer l’album dans le hors-catégorie.
Au final, on sort de cette lecture en ayant envie, d’abord, de relire le livre ; l’abondance de détails, d’histoires, la proximité créée avec les acteurs est particulièrement prenante. On en sort aussi non seulement avec l’envie d’écouter le disque mais surtout en voulant l’aimer ! Une vraie réussite que ce livre !
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Alain Marciano
