[Disney+] « The Beauty » : le chaos Ryan Murphy…

Avec The Beauty, Ryan Murphy signe sans doute l’une de ses œuvres les plus excessives : une satire du culte contemporain de la beauté transformée en thriller gore et flamboyant sur fond de capitalisme biotech. Entre moments d’émotion inattendus et provocations visuelles outrancières, la série oscille sans cesse entre inspiration réelle et surenchère fatigante.

The Beauty
Copyright FX

Annoncée chez nous par une campagne d’affichage à la laideur consternante (la conception graphique déléguée totalement à l’IA a encore frappé !), la série (mal nommée) The Beauty a déployé sur ses onze épisodes une épuisante synthèse du talent (régulièrement indiscutable) et des défauts (énormes, tout aussi incontournables) de Ryan Murphy, qui ont fait de lui l’un des showrunners les plus efficaces et les plus critiquables en même temps de la série TV populaire. On s’explique…

The Beauty afficheIl nous a d’abord fallu du temps pour comprendre que ces affiches immondes, entrevues sur les panneaux d’affichages des arrêts de bus, annonçaient une nouvelle série TV, ce qui, quelque part, démontre l’inefficacité des stratégies marketing de Disney+. Quand nous avons compris que nous avions affaire à la nouvelle création de l’ineffable Ryan Murphy (Nip/Tuck – déjà une « critique » racoleuse du goût déréglé pour la « beauté » -, American Horror Story, Ratched, Monster, etc.), et lu les premiers retours des USA, nous avons compris qu’il fallait nous préparer au pire. Totalement décomplexé cette fois (car après tout, dans les USA de Donald Trump, plus rien de raisonnable n’a sa place, non ?), Murphy pousse tous ses curseurs habituels dans le rouge : plus gore que jamais, plus excessive que toutes ses « œuvres » précédentes, actionnant sans retenue sur tous les leviers à sa disposition pour accrocher le téléspectateur, The Beauty est un produit comme on en a peu vus, et qui marque clairement un désir de jeter toutes les règles communément admises à la poubelle. Ce qui s’avère aussi bluffant qu’irritant.

Son sujet est pompé directement sur celui de The Substance, dont le succès critique et commercial a visiblement convaincu Murphy que les excès en tous genres pouvaient « bluffer » tout le monde. Mais The Beauty est aussi, tout au moins au départ, l’adaptation d’un comic book (de Jeremy Haun et Jason A. Hurley, datant de 2016), qui racontait avec maints excès gore, l’apparition d’une MST qui, avant de tuer ses victimes, les rendaient « beaux » : les gens se mettaient alors à rechercher volontairement la contamination pour accéder à la beauté en acceptant une mort programmée.

Le problème est que Murphy et son comparse Matthew Hodgson n’ont pas trouvé suffisante cette critique de l’obsession contemporaine pour la perfection physique, et on complexifié leur histoire : « The Beauty » devient un traitement miraculeux créé et bientôt commercialisé par Byron Forst (Ashton Kutcher, qu’on retrouve avec plaisir et qui se débrouille plutôt bien dans un rôle ambigu et paradoxal),  l’un de ces milliardaires qui font désormais la une de nos actualités quotidiennes, et la MST est un « side effect » causé par la « fuite » du produit avant son lancement officiel, qui doit rendre Forst encore plus riche et puissant. On double donc le sujet initial par une critique des méfaits du capitalisme, prêt à abuser des faiblesses humaines pour asservir toujours plus ses consommateurs (ce qui fait sourire de la part d’une série Disney, évidemment). Alors que la BD attaquait frontalement le désir social de beauté, la série traite de sa marchandisation industrielle, et passe d’une satire de l’obsession esthétique à une satire du capitalisme biotech, des gourous milliardaires, du marketing de la perfection, et d’une logique très contemporaine de type “traitement miracle” / “optimisation de soi”. C’est peut-être en effet plus en ligne avec la situation actuelle – avec Forst en version (séduisante) de Musk -, mais on perd en radicalité et en profondeur.

Et comme le thriller est la forme la plus populaire en ce moment, The Beauty adopte pendant quelques épisodes le point de vue de deux enquêteurs du FBI, cherchant à comprendre ce qui se trame derrière les morts monstrueuses de top models et autres personnalités en vue : Evan Peters et Rebecca Hall incarnent avec finesse et subtilité, pendant le peu de temps où ils sont à l’écran, ce couple, d’ailleurs amoureux, intègre et professionnellement compétent. Les scènes – trop peu nombreuses – qui leur sont consacrées sont superbes, et rappellent que Murphy a toujours été capable, même au milieu de ses excès habituels, de capturer une vérité humaine assez étonnante. Ces scènes sont le meilleur de cette première saison de The Beauty, et on ne peut que rager de voir la série partir dans chaque épisode dans des directions différentes, nous raconter d’autres histoires, pour mieux asseoir sa démonstration (qui n’est pas légère, légère, on s’en doute), ou, alternativement, pour nous assommer avec de nouvelles scènes gore, et tenir la promesse du fameux pilot particulièrement outrancier. The Beauty opère donc un va-et-vient épuisant – et vite déprimant – entre moments émotionnellement justes (on pense au passage sur la maladie de la fille du superviseur au FBI, avec un John Carroll Lynch formidable) et délires « pop », voire « tarantinesques » faisant plus que friser le ridicule.

En accumulant trop d’idées pour onze épisodes de trente minutes seulement, en adoptant un scénario volontiers chaotique, et en préférant illustrer son sujet systématiquement « au premier degré » – alors que le « body horror », tel que Cronenberg l’a si bien démontré, fonctionne lorsqu’il recouvre des abimes psychanalytiques ou métaphysiques, Murphy a condamné sa série à l’échec, sa belle puissance « camp » et son indéniable sens du grotesque étant désamorcés par ses excès. The Beauty est une série dont on ne peut qu’aimer certains passages – les plus émotionnels et les plus « décadents » (Oh, Isabella Rossellini !) – et que détester l’ensemble.

Eric Debarnot

The Beauty
Série US de Ryan Murphy et Matthew Hodgson
Avec : Evan Peters, Ashton Kutcher, Anthony Ramos, Jeremy Pope, Rebecca Hall, Isabella Rossellini…
Genre : Science-fiction, horreur
11 épisodes de 30 minutes mis en ligne (Disney+) de janvier à mars 2026

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