Quatre ans après Illusions Perdues, Xavier Giannoli revient à la grande fresque avec Les Rayons et les Ombres, qui explore le destin sulfureux du patron de presse collaborationniste Jean Luchaire. Le geste est louable, mais pèche par un excès de spectacle qui finit par lui nuire.

Xavier Giannoli a osé, en 2026, réaliser un film dont beaucoup disaient depuis des décennies qu’il était infaisable, trop lourd, risqué. Sulfureux. Ce film, c’est celui d’une histoire de la Collaboration racontée du point de vue collaborationniste. C’est celui d’un homme, Jean Luchaire (Jean Dujardin), humaniste et progressiste bon teint des années 1930, pacifiste acharné, se retrouvant mouillé très loin dans les affres de la compromission morale, financière et (jusqu’à un certain point) idéologique avec les nazis.
La chose était entendue depuis Le Chagrin et La Pitié, le documentaire de Marcel Ophuls : la France Résistante était un mythe, bien commode et sans doute nécessaire pour le pays en ruine de l’immédiat après-guerre ; une belle histoire ayant volé en éclat pour mettre au jour une réalité moins flatteuse composée, pour la majorité des contemporains, de cette « zone grise » faite de grands et de petits arrangements. Et d’un nuancier infini d’actes de collaboration et de résistance parfois entremêlés. Le cas de Luchaire est spectaculaire en ce qu’il semble à première vue emblématiser cette zone grise, transposée au sommet de l’échiquier social : voilà un homme qui, jusqu’à un certain point – peut-être même jusqu’à la fin — aura cru possible de soulager sa conscience, et de se convaincre lui-même de n’avoir rien fait de mal, ou d’avoir fait « ce qu’il pouvait » en de pareilles circonstances.
Le pari du film, qui alterne entre le point de vue de Luchaire et celui de Corinne, sa fille actrice de cinéma (Nastia Goloubeva-Carax, époustouflante dans son premier grand rôle au cinéma), est celui de plonger le spectateur tout au fond de cet abîme de compromission, de nous en faire éprouver le vertige, le plaisir et la luxure, la douleur également, et la solitude, sans jamais toutefois tomber de l’autre côté de la barrière. C’est-à-dire de justifier la morale les actes de ses personnages. L’ambition immense est de donner à voir, en somme, une immersion totale, mais à juste distance, dans le territoire des salauds.
La réussite du film est d’abord celle d’avoir assumé jusqu’au bout la forme et les exigences induites par la grande fresque historique, d’en avoir compris très exactement les ressorts esthétiques, et ce qu’elle pouvait apporter au film. Ces grands tableaux, ces décors, ces costumes, ces voitures, ces bijoux, en effet, finissent par dessiner en écran large le contour d’une époque et plus précisément d’un milieu, celui du tout Paris de l’Occupation, qui est au fond le véritable objet de Giannoli. Luchaire, comme son ami et son double allemand Otto Abetz (August Diehl), dessinateur idéaliste catapulté ambassadeur nazi à Paris, et coupable des pires compromissions et crimes de guerre, sont les sécrétions d’un temps et d’une position sociale bien particuliers : ils appartiennent l’un et l’autre à cette petite bourgeoisie culturelle des années 1930, que l’on pourrait politiquement situer au centre-gauche, mondaine et bien insérée socialement, sans toutefois posséder tout à fait les moyens de leurs ambitions.
Le déni, le mensonge à soi-même, la lâcheté, sont d’autant plus sournois qu’ils transpirent par tous les pores de cet esprit du temps restitué par Giannoli. La compromission avance à petits pas. Elle s’insinue partout, et d’abord et avant tout entre les liasses de billets et les lignes des carnets de chèques. La collaboration de Luchaire, d’Otto Dietz et de leurs semblables est avant tout une affaire d’argent. L’idéologie, l’antisémitisme furieux, la complicité ou la participation directe aux crimes de masse, sont décrits comme l’autojustification à la radicalité progressive d’un milieu qu’on a littéralement acheté. À ce titre et dans la lignée de son film précédent, Illusions Perdues, Giannoli montre comment la presse et les journalistes sont vulnérables à la corruption généralisée : les mots sur le journal de Jean Luchaire, les Nouveaux Temps, ne sont pas de simples productions intellectuelles. L’encre, le papier, les caractères en métal sur la presse d’imprimerie, les salaires… Autant de choses matérielles qui furent acheté par les nazis. Les idées sont venues ensuite, et les éditos accompagnant de plus en plus franchement Pétain et Hitler jusqu’à l’apocalypse finale, Sigmaringen et les poteaux d’exécution.
Le film pèche néanmoins dans sa manière d’éviter toute véritable dialectique entre ce Zeitgeist décrit précédemment et l’individualité de ses personnages. En effet, il est assez troublant que la partition jouée par Jean Dujardin, assez admirable dans un registre de jeu très discret, presque une toile blanche sur laquelle se projette toute cette époque, semble souvent parasitée par une mise en scène baroque et tape-à-l’œil, au symbolisme souvent outré. On regrette que Giannoli ait autant donné dans ces scènes devenues presque « clicheteuses » d’orgies décadentes en costumes SS, plutôt que de s’en tenir au visage de son acteur principal et à cette manière assez courageuse d’explorer l’ambiguïté de sa persona de star « made in France », au charme et au sourire surannés. Et le trouble d’endosser jusqu’au nom de ce personnage qui est aussi le sien : Jean, une histoire française.
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Alexandre Piletitch
