1991 est le prequel, version BD, de la saga Sharko, le policier imaginé par Franck Thilliez. Cette adaptation est une respiration nostalgique, sans outils modernes, pour les adeptes de polars. Si le décor change, le mal, lui, est bien présent.

1991, palindrome comme l’auteur nordiste les adore. Sharko, jeune inspecteur qui dort avec un t-shirt Use Your Illusion, le bleu, de Guns N’Roses, vit sa première enquête parisienne, une plongée dans les noirs abîmes de l’âme humaine. Son métier vampirise sa vie personnelle, son histoire d’amour naissante avec Suzanne. Elle à Lille, lui à Paris, leurs retrouvailles sont brèves et abrégées par les impératifs policiers, la quête d’un tueur adepte d’énigmes quasi magiques, friand de longues mises à mort de corps profanés, rongés par les vers… des Fleurs du mal.
1991 est l’adaptation du roman du même nom. Transcrire en bande dessinée un pavé de plus de 500 pages, aux fausses pistes et ramifications nombreuses, aux thèmes scientifiques complexes, est un exercice délicat ; le scénariste Sylvain Runberg peut en témoigner tant son travail sur Le syndrome [E] était catastrophique. Ici Luc Brunschwig relève la gageure, parvient à conserver l’intense tension de l’œuvre originale. Certes, il passe par quelques nécessaires raccourcis ou laisse s’installer une légère confusion mais rien de rédhibitoire : il suffit, de temps à autre, de revenir quelques pages en arrière pour s’assurer de bien comprendre ou vérifier un détail.
Derrière une couverture réussie, aux couleurs rappelant l’affiche du film Série noire, Michel Montheillet – déjà au pinceau pour des lectures en mode BD de titres de Maxime Chattam – dessine des cases réalistes et dynamiques, au découpage varié et rythmé. Il excelle dans les vues d’ensemble, périphérique et rues de Paris sous la neige – l’aventure se déroule autour du jour de l’an – gare et voies de chemin de fer, ce qui compense une légère raideur des personnages. . Les couleurs naviguent de la grisaille à la noirceur pour créer une ambiance à la Seven sur un mode sépia.
De la capitale à la Savoie en passant par la banlieue, d’un cabaret parisien à un collège du Verney en passant par l’inévitable Quai des Orfèvres, apparaissent les années 1990, si proches et déjà si lointaines. Ici pas de portable mais des cabines téléphoniques, pas d’internet mais des fichiers papiers, et de lentes avancées besogneuses, faites de porte à porte, de diffusion de tracts entrecoupées d’accélérations quand surgit un indice décisif. Sharko, lui, est « tel qu’en lui-même enfin l’éternité le [changera] ». Hanté par la mort croisée par hasard dès son enfance lors de l’affaire, réelle, de Bruay-en-Artois, obsédé par sa soif de justice, il est déjà, flic débutant, le commissaire qu’il deviendra. Il porte en lui les germes de ses souffrances à venir, les microbes de ses souffrances futures.

Christophe Grès
1991
Scénario : Luc Brunschweig, d’après Franck Thilliez
Dessin : Michel Montheillet
Couleurs : Cyril Saint-Blancat / Bonaventure
Éditeur : Philéas
120 pages – 22,90 €
Parution : 4 décembre 2025
1991 — Extrait :

