Krokos est un écrivain en panne d’inspiration qui vivote dans Athènes avec un regard plutôt désabusé sur ses congénères. Il est approché par une procureure pour régler une étrange affaire et c’est pour lui l’occasion de sortir des galères financières. Makis Malafekas écrit avec « Deepfake » un polar à la rythmique particulière, une forme qui déstabilise le lecteur puis qui permet de se laisser porter ensuite.

Krokos est écrivain et il vit à Athènes. Il adore observer sa ville et s’inspire régulièrement de ses observations pour écrire ses romans. Mais il y a un os car Krokos n’a pas écrit de livre depuis quatre ans et il commence à trouver le temps long. Sans compter que son porte-monnaie n’est pas illimité et qu’une entrée d’argent serait plus que bienvenue. C’est dans ces conditions qu’il est approché par une mystérieuse femme, Sofia Charistsi, qui est procureure et qui annonce à Krokos qu’une ancienne travailleuse du sexe qu’il connaît est en danger. Une certaine Rebecca que Krokos a connue par le passé et qui l’a d’ailleurs sorti d’un bourbier sans nom à une époque.
L’écrivain trouve ça louche, mais se laisse convaincre de mettre son nez dans cette affaire lorsque Sofia parle rémunération. Il doit infiltrer un groupe d’extrême droite qui compte dans ses rangs de nombreux « incels ». Ces hommes célibataires qui prennent pour cible des femmes et qui sont capables de comportements violents que ce soit dans la réalité ou sur les réseaux sociaux. Des comportements souvent teintés d’une misogynie crasse. En d’autres termes Krokos embarque dans une enquête surprenante et il va découvrir des ramifications bien plus complexes (et angoissantes que ce qu’il imaginait à la base).
Je découvre l’écriture de Makis Malafekas avec ce troisième roman de l’auteur édité chez Asphalte et il a un rythme bien à lui avec des chapitres courts et des phrases qui claquent. En peu de phrases il dépeint sa ville, croque un personnage, une scène et c’est souvent nerveux. Tout comme les dialogues. C’est parfois un peu décousu sur certains passages et dans le même temps ça participe pleinement à rendre le texte unique.
On est dans la tête de Krokos qui raconte ses aventures et qui ne manque pas d’humour même si c’est aussi un personnage torturé. Un personnage qui semble inspiré en grande partie de l’auteur lui-même. Un auteur qui inscrit son histoire dans sa ville, dans les difficultés financières récurrentes de son pays ou encore dans ce climat avec cette chaleur étouffante qui peut être un enfer sur une page et très bien supporté au détour d’une autre. Finalement Krokos est un personnage assez instable à l’image de son pays, mais dans le même temps, il a cette lucidité qui donne envie de suivre le cours de ses pensées, aussi baroques soient-elles.
Il ne sait pas trop où il va et pourtant il accepte, lorsque la procureure Sofia Charistsi vient lui demander de l’aide. Ce passage illustre comment Krokos est désemparé : « […] je l’écoutais passer d’un sujet à l’autre en buvant mon café, attendant essentiellement qu’elle m’en raconte plus sur cette histoire selon laquelle j’allais « empêcher » je ne sais quoi, que j’allais « infiltrer » leur bordel, et, de manière générale, qu’elle me dise ce qu’elle pouvait bien attendre de moi. »
On apprécie la façon qu’a Makis Malafekas de capter l’atmosphère d’Athènes au fil de l’intrigue, lorsqu’il décrit des quartiers, des commerces ou des troquets. Les romans chez Asphalte donnent souvent toute leur place à la ville dans le texte et celui-ci ne fait pas exception. On suit les déambulations du personnage au fil de son « enquête » et on découvre les crapules qu’il va être amené à côtoyer.
Enfin il y a des moments complètement décalés dans ce roman noir. Comme lorsqu’il est question d’un couple dans l’appartement en face de chez Krokos ou lorsque l’écrivain laisse son ordinateur tourner dans son salon avec le procès d’Amber Heard et Johnny Depp en fond. Car oui Krokos se passionne pour ce procès et lit tout ce qui tourne autour. L’intrigue suit son cours en parallèle à ces scènes étonnantes et au final ça donne un roman noir décalé qui renouvelle avec malice ce qu’on peut lire habituellement.
L’auteur déploie une radiographie de son pays avec un regard neuf et surtout singulier. Il joue sur les clichés et sur les conséquences du début de la crise dans les années 2010. Et son personnage navigue à vue dans ce pays en mutation, en se confrontant à des éléments plus actuels comme lorsqu’il est question de « deepfake » et des « incels ».
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Sébastien Paley
