Le passage d’une série au format long-métrage a toujours été un périlleux exercice. Peaky Blinders, son univers si marqué et son casting 5 étoiles, avait tout en main pour passer le test haut la main. Et pourtant…

À la fin de Peaky Blinders, Tommy Shelby a tout laissé derrière lui : son empire, sa famille, et jusqu’à son identité. Persuadé d’être condamné avant de découvrir la manipulation dont il fut victime, il choisissait de disparaître, confiant les rênes à Ada et laissant une famille fracturée, entre un Arthur brisé, une Lizzie partie, et une nouvelle génération encore incertaine. Alors que la série phénomène s’est terminée il y a quatre ans maintenant, il fut très rapidement établi qu’un film verrait le jour pour refermer une bonne fois pour toute le livre. Une dernière cavalcade dans le rôle du gangster maudit pour un Cillian Murphy devenu superstar du grand écran, auréolé d’un Oscar du meilleur acteur pour Oppenheimer en 2024.
Le film reprend dans ce monde trouble laissé en suspens, en 1940 : un univers où les fantômes du passé planent toujours, où les tensions politiques ont découlé sur une guerre, et où Tommy, vivant reclus mais loin d’avoir trouvé la paix, semble irrémédiablement rattrapé par ce qu’il a tenté de fuir. En ville, son fils Duke (Barry Keoghan) a clandestinement repris le flambeau et s’associe à un faussaire nazi (Tim Roth) pour tenter de plonger l’Angleterre dans le chaos économique.
Dès les premières minutes, le film joue clairement la carte du fan service. On retrouve immédiatement l’esthétique qui a fait le succès de la série : ralentis stylisés, silhouettes qui avancent au son d’une bande originale rock toujours aussi percutante (Fontaines D.C., Nick Cave), cadres léchés, argot incompréhensible et ambiance enfumée. Pas de doute, tout est réuni pour retrouver le sel et recréer la sensation Peaky Blinders. L’arrivée de Barry Keoghan au casting s’inscrit parfaitement dans cet ADN : présence magnétique, inquiétante, une quasi évidence dans cet univers. Le film coche ainsi toutes les cases attendues, comme une prolongation directe de l’expérience visuelle et sensorielle de la série. A ce jeu là, difficile de ne pas trouver son compte.
Mais cela ne suffit malheureusement pas. Là où la série prenait le temps de construire ses tensions, le film semble enfermé dans un scénario poussif qui enchaîne les scènes sans véritable fluidité. Le rythme manque d’ampleur, les enjeux peinent à s’installer et l’ensemble donne une impression de succession de moments plutôt que d’un récit cohérent. Le passage au format cinéma expose une faiblesse d’écriture : ce qui fonctionnait sur la durée d’une saison s’essouffle ici. Tout est difficilement emmené, on ne croit en pas grand chose, tout est lisible et visible à des kilomètres. C’est bien simple, impossible de situer un apex, un sommet d’émotions. À cela s’ajoute un recours appuyé au mystique (pour une romance proche du gênant), qui, au lieu d’enrichir le propos, finit par diluer l’impact dramatique.
Le résultat est un film esthétiquement fidèle, mais narrativement en deçà. Que ne vient même pas sauver un final cousu de fil blanc, presque bâclé. C’est d’ailleurs ce sentiment qui règne tout du long, pour chacun des personnages principaux. Il faut leur trouver une porte de sortie, aussi brève soit-elle, les rendant malheureusement anecdotiques là où la série avait su se faire experte dans le domaine.
Ce Peaky Blinders : l’immortel ne fait que prolonger ce triste apanage selon lequel une série, aussi excellente soit-elle, ne fait rarement un bon film. Et peut faire craindre le pire quant aux deux spin-off de prévu où il faut désormais croiser les doigts pour que le patrimoine ne soit pas abîmé plus qu’il ne l’est ici.
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Alexandre De Freitas
