Peut-on faire un thriller passionnant en ne racontant que ce qui se passe réellement dans le monde merveilleux de la Grande Distribution, en particulier ses rapports avec les industriels, les agriculteurs et l’Etat ? Oui ! Et la Guerre des prix le prouve.

Ceux d’entre nous qui ont travaillé dans des postes commerciaux au sein d’entreprises (ces fameux « industriels ») vendant à la Grande Distribution, comme ceux qui ont travaillé « de l’autre côté » de la table de négociation, chez un « distributeur », ne doivent pas manquer de voir La Guerre des prix, le premier film d’Anthony Dechaux : ils seront certainement ébranlés d’y retrouver aussi bien racontés les comportements extrêmes des uns et des autres, lorsqu’on traverse la difficile période des « négociations annuelles », ainsi que les stratégies et les logiques conflictuelles de tous les « acteurs ». Et c’est certainement LE gros point fort de ce film, cette représentation réaliste, « respectueuse » de la réalité du « commerce » français, qui est – et je ne sais pas si nous devons en être fier – l’un des plus durs, les plus « extrémistes » dans le monde. Dechaux et ses scénaristes, dont certains ont visiblement connu eux-mêmes le genre de situations décrites dans le film, savent de quoi ils parlent, et ils en parlent bien. La Guerre des prix est un film qui, et c’est sa noblesse, produit du « thriller » en racontant de manière réaliste, sans aucune exagération, le monde du travail.

Quant à ceux qui font partie du monde de l’agriculture, ils auront une lecture différente du film, et ils y verront avant tout un film politique qui raconte la destruction de toute une partie – essentielle – de la société française, celle qui, héritière de siècles de savoir-faire et de tradition, produit des aliments de qualité. Le jeu de dupes qu’a été, pour ceux des agriculteurs qui ont cru au virage vers le Bio et vers le « local » comme une manière de résister aux multinationales de la mal bouffe et à l’industrialisation à marche forcée de leur métier, est ici clairement dénoncé. Ils ont eux aussi raison : la Guerre des prix montre parfaitement, et sans manichéisme réducteur, que, comme le dit le personnage interprété (d’excellente manière, comme toujours) par Olivier Gourmet : « à la fin, c’est TOUJOURS une histoire d’argent ! ».
Mais, à la fin, ce qui est sans doute le plus important, c’est que « l’acteur principal » des mécanismes délétères décrits dans le film, c’est chacun d’entre nous. Nous, « consommateurs » lambda, clients de la Grande Distribution, qui fournissons aux Leclerc et compagnie (il est facile de reconnaître l’enseigne Leclerc, ses pratiques et sa communication, derrière l’entreprise fictive du film) la justification pour leurs pratiques : « défendre notre pouvoir d’achat », à nous qui voulons TOUT pour toujours MOINS CHER.
La Guerre des prix raconte tout ça, de manière simple et claire, pédagogique sans être didactique, mais au contraire en créant un « suspense » autour de cette jeune femme (Ana Girardot, convaincante et sobre) qui intègre une Centrale d’Achat, et croit pouvoir user de sa fonction pour sauver l’entreprise familiale, tout en atteignant les « objectifs » que lui a communiqués sa Direction. Et qui ne réalisera qu’à la toute fin du film, brutale, qu’elle s’est littéralement jetée dans la gueule du loup. Ce loup souriant mais impitoyable, né de la collusion entre le pouvoir de l’Etat, celui de l’Industrie et de la Distribution, qui se livrent à une guerre qui cachant en fait de profondes ententes entre « gens du même monde ».
S’il y a néanmoins une faiblesse dans le premier film de Dechaux, c’est qu’il est sans doute trop focalisé sur le traitement de son sujet, et qu’il passe un peu à côté de ses personnages. On devine la richesse, la complexité d’un Bruno Fournier (Gourmet) grâce à certains détails – lors de sa visite à la ferme, ou dans le dernier plan où on le voit, quittant la réunion célébrant « l’atteinte des objectifs » du Distributeur -, mais on sent qu’il y aurait eu là de quoi construire une histoire plus tragique encore, plus originale aussi. Certes, on sait gré à Dechaux d’avoir évité avec élégance les clichés, ceux du cinéma social habituel comme ceux du cinéma psychologique « à la française », mais on ne peut s’empêcher de penser que le film aurait pu être encore plus fort qu’il ne l’est, en allant dans cette direction-là.
Il sera intéressant de voir où ira Dechaux à partir de ce premier jalon d’une carrière prometteuse.
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Eric Debarnot
