Il avait composé Il Cielo in una Stanza, morceau rendu célèbre hors d’Italie par son utilisation dans Les Affranchis. Figure à l’existence tumultueuse, Gino Paoli avait plus que marqué la variété italienne, dont il fut un des modernisateurs.

Vu de 2026, il est possible de juger moralement la liaison entre Gino Paoli, auteur-compositeur-interprète mythique en Italie et décédé à Gênes dans la nuit du 23 au 24 mars 2026 à 91 ans, et une Stefania Sandrelli adolescente. Lorsqu’elle atteindra sa majorité, il fera un enfant à l’actrice dont le nom est éternellement associé aux grandes années du cinéma italien. Sandrelli affirme d’ailleurs avoir inspiré Il Sapore di Sale (Le Goût du Sel), tube arrangé par Ennio Morricone. Ou on peut faire de cet épisode l’un des chapitres d’une vie follement romanesque.
Une vie incluant une liaison avec Ornella Vanoni, autre figure de la variété translapine récemment décédée. Paoli a aussi tenté de se suicider en 1963, sans doute au vu de ce qu’il dira ensuite pour échapper à son statut de star à domicile. Il déclarera malicieusement qu’il avait à l’époque deux voitures de sport et deux femmes follement séduisantes dans sa vie et qu’il voulait voir à quoi ressemblait l’au-delà. Il se tire une balle dans la poitrine et survécut. Les médecins ne la lui enlèveront jamais, opération trop risquée selon eux.
Paoli, c’est aussi l’alcool, la drogue, la déchéance avant un come back dans les années 1980. Un bref mandat au parlement pour le Parti Communiste Italien, un retour à la chanson et une accusation de fraude fiscale avec acquittement pour prescription. Il s’était battu avec des policiers et un mafieux, se prétendait aussi descendant de l’indépendantiste corse Pasquale Paoli.
Paoli était d’abord membre de L’Ecole Génoise, un mouvement musical souhaitant moderniser la chanson transalpine. Les influences du mouvement étaient entre autres puisées dans l’existentialisme, la littérature italienne (Pavese…) et la Beat Generation, Côté musique, les inspirations venaient de Brel, Aznavour, Brassens et Dylan. Outre Paoli, le mouvement compte dans ses membres Fabrizio De André, disciple de Brassens que son modèle finira par adouber.
Autre figure du mouvement, Luigi Tenco a de son côté une notoriété hexagonale pour des raisons liées à la culture populaire française : sa mort classée comme suicide en plein festival de Sanremo en 1967, un décès qui sera suivi d’une tentative de suicide de son amante d’alors Dalida. Paoli a d’ailleurs été signé sur Dischi Ricordi en même temps que Tenco (et que Bruno Lauzi, autre membre de L’Ecole Génoise).
Premier succès daté de 1960, La Gatta évoque la vie de bohème dans un appartement génois. La chanson sera utilisée aux Etats-Unis pour enseigner l’italien. 1960 est aussi l’année de Il Cielo in una Stanza, Une chanson au départ pas créditée à un Paoli alors non membre de l’équivalent italien de la SACEM mais à Toang et Mogol, mythique parolier de Lucio Battisti.
Un morceau composé en 1959 et inspiré par ce moment où, dans une maison close, Paoli a contemplé le plafond pourpre. Pour Paoli, la chanson raconte le moment où, juste après l’amour, l’air semble magique, un bref instant de magie s’évaporant tout de suite. Proposée à d’autres chanteuses, la chanson finit par être acceptée par par La Voix de la variété italienne Mina… après avoir vu Paoli l’interpréter sur scène, Un immense tube qui sera entre autres repris par Paoli lui-même, Carla Bruni pas encore Sarkozy et par Mike Patton sur son album de 2010 hommage à la chanson italienne des années 1950-1960 Mondo Cane.
Un tube d’abord connu hors d’Italie par le cinéma. Il fut en premier lieu utilisé dans La Fille à la Valise, film-clé dans la notoriété de Claudia Cardinale. Et bien sûr il y eut le plan séquence des Affranchis présentant la galerie pittoresque de mafieux fréquentés par Henry Hill (dont Frankie Carbone et Jimmy Deux Fois) en usant de voix off et de quatrième mur brisé. Scorsese réempoloiera le morceau pour une publicité Dolce & Gabbana avec Scarlett Johansson et Matthew McConaughey.
Ensuite il y eut Sapore di Sale. Chanson d’amour dont la mélancolie fut perçue a posteriori comme raccord de 1963, dernière année de la prospérité économique italienne. Un morceau auquel participa le saxophoniste argentin Gato Barbieri, collaborateur de Lalo Mission Impossible Schifrin. Les fortes similitudes entre la chanson et Le Rock de Nerval de Serge Gainsbourg, sorti deux ans auparavant, ont fini par être évoquées.
Paoli connaissait-il le morceau ? Mais on sait après tout que Gainsbourg lui-même avait recyclé la Sud-africaine Miriam Makeba pour Pauvre Lola et le percussionniste nigérian Babatunde Olatunji pour Joanna, New York USA et Marabout, dans son album de World Music avant l’heure Gainsbourg Percussions. Gainsbourg sera d’ailleurs condamné à verser des droits au deuxième.
Même dans le contexte d’un référendum controversé sur la justice perdu par la Présidente du Conseil Giorgia Meloni, la nouvelle de la mort du natif de Monfalcone éternellement associé à cette Gênes où il a vécu a bien sûr été accueillie en Italie comme le serait en France le décès d’un poids lourd de la chanson française des années 1960-1970. Au moment où un Andrea Laszlo De Simone bénéficie d’un petit culte en France, il est bon de rappeler ce qu’il doit au versant exigeant de la variété italienne incarné, entre autres, par Gino Paoli.
Texte : Ordell Robbie
