Peut-on retourner voir sur scène un artiste dont on n’a pas oublié les actes ? Et surtout, que se passe-t-il quand ce retour ne ressemble ni à une rédemption, ni à une chute, mais à quelque chose de plus troublant encore ? À Paris, Tom Meighan rejouait les chansons de Kasabian face à un public partagé entre ferveur et déni. Récit d’un concert où la musique comptait finalement moins que ce qu’elle révélait.

Je veux être clair : je ne voulais pas vraiment aller voir le concert de Tom Meighan, qui passait ce soir au Backstage By The Mill, pour accompagner la sortie de son album The Past, The Present, The Raw, où il reprend quelques-unes des meilleures chansons qu’il a composées pour Kasabian. Quand il avait été viré du groupe, le 6 juillet 2020, juste après avoir été inculpé de violences domestiques sur son ex-fiancée Vikki, j’avais apprécié le courage d’un groupe aussi populaire sacrifiant son succès en se séparant d’un frontman charismatique, pour rester en accord avec leurs principes. Et je n’avais pas voulu écouter les albums solos de Tom : pour moi, qui ai tant aimé Kasabian (je les qualifie pour faire enrager les copains de « Oasis pour les gens intelligents »), ce n’était pas possible. Et les années ont passé, et mon dégoût s’est érodé : on racontait que Meighan, qui n’avait jamais nié les faits, avait fait un énorme travail, avait payé sa dette à la société, s’était désintoxiqué, œuvrait désormais dans une association pour aider les hommes violents à sortir de ce type de comportement. J’ai même cru comprendre qu’il était désormais marié à Vikki, même si je ne sais pas ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas dans toutes ces informations…
Le problème est que, en parallèle, Kasabian s’est effondré sans Tom, que le petit jeu de Sergio en frontman est à la fois catastrophique (on essaie d’oublier leur set infâme à Rock en Seine !) et surtout troublant : Sergio n’a-t-il pas profité des actes odieux de Tom pour l’évincer et s’accaparer un groupe qu’il voulait être « sien » ? J’imagine qu’on ne le saura jamais, mais il faut bien constater que le dernier disque de Tom contient deux reprises de ses chansons à lui (Better Life, qui raconte comment sa vie s’est effondrée, et Moving On, qui parle de la nécessité de passer à autre chose) et onze (11 !) chansons de Kasabian, les plus grands tubes écrits par Tom. Avec dans son titre la mention : « The Original Voice of Kasabian » ! Un signal que Meighan est redevenu combattif, et qu’il revient pour réclamer sinon sa revanche, mais au moins une forme de reconnaissance artistique.
Alors, après de longues discussions avec des amis, avec mon épouse, j’ai admis qu’aller voir Meighan en concert ne revenait pas à « cautionner les faits ». Que c’était par contre reconnaître qu’un artiste condamné, ayant purgé sa peine et travaillé sur son propre comportement, pouvait continuer à exister publiquement. Et la vraie question était plutôt de savoir s’il fallait ensuite écrire sur ce concert, en adoptant le principe – que je trouve assez « facile » – de « séparer l’homme de l’artiste ». Ou, plus exactement, le défi était de trouver COMMENT écrire sur ce concert, dont le sujet dépasserait forcément la musique, et toucherait aux questions de mémoire, de réhabilitation, et même du rapport du public à l’artiste, et de l’artiste à sa propre histoire. Je suis parti voir Tom Meighan non pas pour écouter sa musique, mais pour… observer ce qui allait se passer, et raconter tout ça sans juger – pas question ni de le pardonner, ni de le condamner -, mais sans non plus éviter de parler des choses qui fâchent.
C’est ainsi que je me suis retrouvé, entouré de pas mal d’amis, au premier rang d’une petite foule d’une centaine de personnes attendant Tom Meighan (pour la plupart comme un « messie » dont on espère le retour, comme c’est le cas d’un fan club largement féminin qui ne semble absolument pas perturbé par cette histoire de violences conjugales !). Une centaine de personnes seulement, alors que la jauge est bien plus élevée : est-ce la démonstration que Meighan ne peut espérer une « seconde vie artistique », ce qu’il veut peut-être tester avec cette tournée européenne en duo acoustique ? Ou bien est-ce juste le fait que son public « normal » est ce soir, dans une l’Olympia complète, devant Franz Ferdinand ? En tout cas, je me sens assez crispé, pas vraiment en état de profiter d’un concert.
Heureusement, à 20 heures, un drôle de grand échalas monte sur scène, avec sa guitare acoustique : il s’appelle Kieran Thorpe, mais parle français sans accent, et explique avec beaucoup d’humour habiter dans le Berry, où il est en train de retaper sa maison, ce qui fait qu’il n’a pas beaucoup le temps pour écrire des chansons, et ce d’autant qu’il a maintenant un fils ! Ce type est drôle, et en même temps charmant. Mais quand il commence à chanter, on réalise qu’il a une voix merveilleuse. Alors bon, il joue un folk acoustique des plus classiques, le genre de musique qui tourne depuis au moins les années 50 du siècle dernier… mais, grâce à cette voix, il y a une magie qui s’en dégage, une légèreté enchanteresse qui change tout. Et, cerise sur le gâteau, la formidable Toulousaine Julii Sharp – qui s’est récemment produite dans une session Life Is a Minestrone qu’on nous a décrite comme « anthologique » – vient chanter en duo avec lui. Bref, on est à la fête pendant trente-cinq minutes : une parenthèse enchantée avant que les choses compliquées ne débutent.

20h50 : le groupe avec lequel joue habituellement Tom Meighan est donc réduit, pour cette tournée « Raw 2026 », à un simple duo de Tom avec Chris Haddon, dont la guitare fait office d’unique soutien musical. Tom, quant à lui, a beaucoup maigri (l’arrêt de l’alcool y est certainement pour quelque chose), au point d’être quasiment méconnaissable. En revanche, on reconnaît tout de suite son jeu de scène, qui n’a pas varié d’un poil par rapport aux années de gloire : Tom arpente les planches de la modeste scène du Backstage BTM comme s’il était encore à l’O2 Arena, devant des dizaines de milliers de Londoniens en transe ! Sa voix semble cependant abîmée, à moins qu’elle ne soit trop « dénudée » dans un tel set « acoustique ». Mais même ça, ce n’est pas un problème, parce que, dans les 55 minutes qui vont suivre, on n’entendra pas particulièrement Tom chanter, mais les cent personnes dans le public hurlant à plein poumons les tubes immortels de Kasabian : de Club Foot en intro à l’incroyable Fire en conclusion, dix titres royaux qui vont être interprétés dans le même ordre que sur la tracklist de l’album. Si ce n’est Goodbye Kiss retiré du set de ce soir – trop romantique sans doute – et Don’t Give In, absent lui aussi, Chris et Tom transforment donc la soirée en une séance de karaoké géant, un karaoké où il n’est nul besoin de faire défiler les paroles des chansons sur un écran, puisque tout le monde les connaît par cœur. Même ceux qui ne savent pas chanter et se contentent de les hurler ! Ce qui veut dire que, musicalement, on sera ce soir dangereusement proche du degré zéro.
Mais ce n’est pas grave parce que Tom n’est pas là ce soir pour enchanter les mélomanes, mais pour 1) revivre ses heures de gloire, des larmes plein les yeux, en serrant nos mains, en nous dessinant des cœurs, en nous envoyant des bisous, en nous jurant un amour éternel, à nous, son public fidèle et adoré… Et pour 2) crier sa colère contre ses ex-amis de Kasabian, et répéter, réaffirmer, haut et fort, que « Kasabian, c’est Moi ! Moi ! Moi ! ». Alors, il me faut bien admettre que, au milieu de ce mélange détonnant et improbable de grandes chansons qui se jouent surtout dans notre tête, de déclarations d’amour envers nous, et de diatribes contre la bande à Sergio, mes préoccupations par rapport aux aspects « moraux » de la soirée se sont envolées.
Peu à peu, est né en moi un drôle de sentiment de… naufrage. Ce qui se jouait sur scène, c’était comme l’ultime sursaut d’une vie gâchée, d’un bonheur perdu, de choses qui ont été et ne sont plus. Et ne seront plus jamais. La mise en scène – évidemment exagérée – par un grand showman, qui refuse de s’effacer, de son effondrement, de tout ce qui est définitivement brisé, détruit, en lui et autour de lui.
Ce n’est pas un hasard si le plus beau moment – peut-être le seul vraiment beau moment – de la soirée a été Where Did All The Love Go ?, pendant lequel nous avons chanté, encore et encore, interminablement : « Where did all the love go? / I don’t know / I don’t know » (Où est passé tout l’amour ? / Je ne sais pas / Je ne sais pas)…
Tout cela pour dire que je suis ressorti du Backstage sans avoir appris quoi que ce soit, sans avoir pu clarifier aucun de mes doutes, répondre à aucune de mes questions. Je suis venu, j’ai vu et entendu, et je suis sorti aussi vaincu que Tom Meighan. Me demandant moi aussi ce qui avait bien pu se passer dans nos vies, et où était parti tout l’amour.
Kieran Thorpe : ![]()
Tom Meighan : ![]()
Eric Debarnot
Photos : Robert Gil
Tom Meighan et Kieran Thorpe au Backstage BTM
Production : VeryShow Productions
Date : le mercredi 25 mars 2026
Leurs derniers disques :
Kieran Thorpe – A Room With A View
Label : Odyssée
Date de parution : 16 juillet 2022
Tom Meighan – The Past, The Present, The Raw
Label : Sonic Wax Records
Date de parution : 1 août 2025
