Trop rarement vus sur une scène parisienne, les vétérans de la pop anglaise que sont Squeeze nous ont comblés hier soir avec un set porté par un big band virtuose et enthousiaste.

En ce samedi soir, les mélomanes parisiens sont face à un choix impossible : (outre plusieurs autres bons groupes jouant ça et là dans la capitale…) faut-il aller voir la sensation irlandaise la plus notable de ces dernières années, Sprints, jouer leur post-punk radical au Cabaret Sauvage, ou bien retrouver les géniaux – et pour le coup, le qualificatif n’est pas volé – vétérans de la pop anglaise (ex-new wave, et désormais « classique »), Squeeze, qui viennent présenter leur nouvel album, Trixies, au Café de la Danse ? Pour nous, la décision ne sera pas trop difficile, Squeeze ne jouant quasiment JAMAIS en France (de mémoire leur dernier passage date de 1982, au Palace, mais il peut y avoir eu des tournées que nous ayons ratées !), donc il était impensable de les manquer… Avec le défi considérable de trouver une place alors que le concert a été très vite sold out… les billets ayant été en fait monopolisés par un contingent de fan anglais qui ont traversé la Manche pour l’occasion !
Le Café de la Danse est donc ce soir en configuration « jauge maximale » (peu de places assises), et il est clair devant la manière dont nous sommes serrés dans la fosse que Squeeze aurait pu passer dans une salle parisienne plus grande. Tant pis pour le groupe, peut-être, mais tant mieux pour nous, le Café de la Danse, avec son excellent son et ses lumières parfaites, étant le parfait écrin pour accueillir la pop ultra-sophistiquée (mais néanmoins gaie et même régulièrement joviale) de Messieurs Difford et Tilbrook. Et puis cela permettra à Maurice From The North Country, musicien adepte d’Americana mais venant du Nord de la France (comme son nom l’indique !) de jouer ses jolies chansons – très classiques, certes – interprétées avec une maîtrise vocale qu’on rencontre peu dans l’hexagone, devant un vrai public, qui plus est poli, respectueux et même intéressé. Trente minutes d’une musique tour à tour gracieuse et solide, avec des chansons qui se cantonnent sans doute un peu trop dans le même tempo (un seul titre un peu plus rapide, sur lequel Maurice se lève de son tabouret !), mais qui, répétons-le, passent comme une lettre à la poste du fait de la performance vocale de Maurice. Encore une jolie découverte, confirmant qui plus est que le courant « Americana » est désormais porteur chez nous !
Il n’est pas encore 20h45 quand la fine équipe qui constitue aujourd’hui Squeeze sur scène pénètre sur la scène bien encombrée de matériel : huit musiciens, ça nécessite de la place, et la scène du Café de la Danse est bien dimensionnée pour ça ! Des origines, il ne reste que le duo de compositeurs Glenn Tilbrook (à la voix intacte, mais qui ressemble désormais à un parfait gentleman vieillissant) et Chris Difford (lui, en revanche, physiquement inchangé !). Autour d’eux, six musiciens d’une formation qui n’a cessé de croître au cours de la dernière décennie : un batteur, un percussionniste, un bassiste, un claviériste, un joueur de pedal steel, plus un autre guitariste soliste, récemment ajouté… sans oublier une neuvième personne importante, Danica Dora, aux « chœurs féminins » sur de nombreuses chansons. Bref, un vrai « big band » capable de construire un univers musical riche et sophistiqué, parfait pour les compositions souvent complexes de Squeeze… mais également capable d’envoyer une bonne dose de rock’n’roll / punk pop qui mette le feu à la salle… nous le découvrirons un peu plus tard.
Alors que les attentes du public – nous, Parisiens, qui n’avons plus revu Squeeze depuis notre jeunesse, mais aussi les fans anglais qui suivent visiblement chaque concert du groupe sur cette tournée européenne – sont énormes, le concert démarre de façon bancale : le son est mal équilibré, la voix et la guitare de Glenn peu audibles dans la fosse, le groupe manque de pêche… Les deux merveilles que sont Pulling Mussels et Another Nail In My Heart passent un peu « à la trappe », perdant clairement leur fantaisie très typique de la new wave anglaise de la fin des années 70 : c’est dommage, mais c’est toujours le risque quand on commence un concert par des « hits ». Heureusement, l’ingénieur du son corrige très vite tout ça, et le groupe s’échauffe, ce qui nous vaut – et heureusement – un magnifique Is That Love?, la plus belle chanson de leur plus bel album, East Side Story. On dit « heureusement », car ça aurait été vraiment trop cruel de ne pas pouvoir en profiter pleinement !
Il est maintenant temps, pour Squeeze de nous jouer l’intégralité (et dans l’ordre) de Trixies, sorti ce mois-ci, un concept album constitué de treize chansons « de jeunesse » de Difford et Tilbrook, jamais enregistrées – sauf une ! -, qui raconte l’histoire d’un nightclub (« Trixies ») au glamour usé et un peu ringard, à travers la vie de ses artistes, employés et clients. On notera que c’est la raison pour laquelle tout le groupe est vêtu de costumes-chemises-cravates à la fois élégants mais vieillots, dans des tonalités rougeâtres : ce n’est pas tant Squeeze qui joue devant nous, mais bien « l’orchestre de Trixies » ! Bon, tous les morceaux ne sont pas de purs joyaux pop, on est plutôt dans un songwriting soigné, avec des paroles qui nous racontent une histoire, que dans la satisfaction immédiate de nos « besoins en mélodies ». Mais peu à peu, la magie opère, grâce au talent et à la conviction des musiciens, qui s’éclatent visiblement, et entre qui règne une belle complicité. On remarquera en particulier Steve Smith, au look très Downton Abbey, qui fait un boulot terrible aux percussions, et le charismatique (et légèrement délirant) Stephen Large, aux claviers, un spectacle à lui seul. Et au milieu des treize titres, il y a quand même au moins deux futurs classiques de Squeeze : un superbe Hell on Earth, baroque comme un titre de Sparks et vocalement impressionnant, et un renversant pastiche « rock’n’roll », The Jaguars, qui va marquer le basculement du set dans l’excellence et surtout, dans le plaisir, dans la salle comme sur scène. D’ailleurs, la différence entre la version studio, « smart » et élégante, de The Jaguars, et le brûlot joué au Café de la Danse, suffit à prouver qu’on a affaire à un vrai groupe de scène, qui sait magnifier les chansons…
Et ce sera ce qui rendra la dernière demi-heure de la soirée quasiment parfaite : on parle de sept grandes chansons – de Hourglass (peut-être le sommet du set) à l’irrésistible Take Me I’m Yours pour conclure la soirée, en passant par le hit Tempted et surtout Goodbye Girl, magnifique – magnifiées par des musiciens au sommet de leur art. Une demi-heure où les derniers regrets de certains de ne pas être à Sprints ce soir ne peuvent que s’effacer ! La version à rallonge de Take Me I’m Yours conclura le set d’une heure et demie, sans rappel, sera l’occasion d’une présentation de chacun des musiciens qui pourra se mettre en avant pendant une minute ou deux : on notera le numéro « à la Jerry Lee Lewis » de Stephen sur son piano, et – jolie surprise – une interprétation (partielle) du After Hours du Velvet Underground par Danica en mode Moe Tucker !
Et c’est tout pour ce soir ! Ceux qui ont l’âge d’avoir vu Squeeze sur scène dans les années 80 échangent leurs impressions, et s’accordent pour dire que le groupe de l’époque n’était pas aussi brillant et enthousiasmant en live. De quoi nous donner très envie que Messieurs Difford et Tilbrook repassent par Paris, et sans attendre quarante ans !

Maurice From The North Country : ![]()
Squeeze : ![]()
Eric Debarnot
Squeeze et Maurice From The North Country au Café de la Danse (Paris)
Production : Gérard Drouot Productions
Date : le samedi 28 mars 2026
Leurs derniers disques :
Squeeze – Trixies
Label : BMG Rights Management
Date de parution : 6 mars 2026
Maurice From The North Country –
Label : Maurice From The North Country
Date de parution : 27 mars 2026
