Un Breton chantant en anglais une Amérique qu’il ne connaît peut-être pas vraiment. Un titre imprononçable pour un album inoubliable. Mô’ti tëi signe avec ANT1 l’un des disques les plus intrigants de ce printemps.

Essayer de convaincre un ami d’écouter un disque s’intitulant ANT1 : the scam of the mystical cicadas (soit « Fourmi1 : l’arnaque des cigales mystiques »), signé par un artiste se nommant Mô’ti tëi relève de la gageure. Et expliquer qu’on parle ici d’Americana jouée par un Breton n’ajoute guère de crédibilité à nos déclarations qu’il s’agit de l’un des albums les plus étonnants – et forts – de ce mois de mars pourtant riche en parutions excitantes.
Derrière ce pseudonyme de Mô’ti tëi aux sonorités énigmatiques (on parierait qu’il s’agit d’un mot amérindien, mais on a entendu dire qu’il s’agirait de la prononciation erronée de son prénom par un petit garçon s’appelant Timothée !), se cache le musicien breton Antoine Bencharif, qui a été le chanteur / guitariste du groupe Last Echo. Il poursuit avec ce second album un projet profondément personnel, à partir du folk et du blues US, traités moins comme « genres musicaux » à copier, voire à imiter servilement, que comme des outils propres à l’exploration de territoires mentaux très personnels. Quant au titre et à la superbe pochette de l’album (due à Thibault Balahy), ils rejouent, à rebours, la fameuse fable de La Fontaine, la Cigale et la fourmi : la cigale est dans le titre, la fourmi est sur la pochette, composée d’une multitude d’humains se réunissant et créant collectivement, autour du feu (la musique ?) quelque chose de plus grand qu’eux.
Une petite Intro acoustique et sifflotante (pour « réveiller la fourmilière ») donne l’impression de pénétrer dans un monde gentil et serein. Il n’en est rien, on le découvrira progressivement, ANT1 étant un disque qui monte en intensité et en noirceur de manière assez saisissante. Pour le moment My Deaf Friend – un tube potentiel dans un monde où seule la Beauté déciderait du succès – nous emballe doucement, dans la veine de Ben Harper si l’on veut, avec ce mélange de voix soul et de folk rock électrique qui fait immédiatement rêver. Pourtant le texte traite plus de résignation devant le destin (« You’ll end up by giving up, yes you will » – Tu finiras par abandonner, oui, tu le feras.) que de l’amour lumineux que les arpèges aériens évoquent. Holding Time a des sonorités country rugueuses et bringuebalantes, mais le chant, très « haut » – tant en tonalité qu’en expression émotionnelle, lyrique – tranche avec la tradition « americana » qui semble convoquée, pour un effet au final extrêmement cinématographique.
Real Vertigo fait redescendre l’intensité, et déploie une splendeur d’autant plus bouleversante qu’elle reste, d’abord, largement contenue dans une mélodie fragile et soyeuse : mais attention, la « soul » déchirante n’est pas loin, et la chanson nous ménage des pics d’émotions inattendus. The Best Songs I Write repart vers une ampleur baroque, en une sorte de valse lente, mélancolique mais incandescente. Mô’ti tëi y parle du fait que les plus belles chansons naissent de rencontres, voire de blessures créées par ces rencontres. « More than the rest, alright / Know that you’re the best songs I write » (Plus que les autres, d’accord ? / Sache que tu es la meilleure chanson que j’écris) : ce final presque gospel nous emporte dans une frénésie amoureuse irrésistible. Et la première face se termine sur un titre plus suspendu, où le falsetto virtuose du chant de Mô’ti tëi fait des merveilles sur des arpèges acoustiques.
The Point ouvre la seconde partie de l’album de manière plus Rock, plus électrique. Titre immédiatement séduisant, avec une guitare aux accents psychédéliques, et un rythme qui évoque des rituels inconnus du fond des déserts américains. Presque « prog rock » dans ses excès lyriques soudains, The Point ne déparerait pas au milieu de certains disques barrés de King Gizzard. Decline semble d’abord poursuivre dans l’exacte lignée de la première face, mais révèle une ampleur mélodique et musicale plus saisissante, nous entraînant sur des montagnes russes entre acoustique et électricité, entre caresses et hystérie soul. « I was begging you Lord! / But I never believed in you / That’s the way of the coward who is crying » (Je t’en suppliais, Seigneur ! / Mais je n’ai jamais cru en toi / C’est le propre du lâche qui pleure) : l’un des sommets du disque… The Weapon est une ballade calme et réflexive jusqu’à mi-course, où elle s’ouvre de manière inattendue vers une intensité et un lyrisme qui lui confèrent un sens différent.
Fertile Soil revient vers l’Americana traditionnelle, mais le « stomp » du bal country tourne gospel, avant qu’un saxophone jazzy inattendu ne déchire la trame de la chanson, et un final intense. Our Rage traduit la nécessité de continuer à lutter, en dépit de nos frustrations devant un monde de plus en plus violent et injuste. Avec ses près de six minutes, c’est le morceau le plus complexe peut-être de l’album, même s’il ne rompt pas avec les chansons précédentes : il y a du chant en falsetto, de belles harmonies vocales, il y a une sorte de rythme obstiné pour que se matérialise cette « colère du cœur » dont parlent les paroles, il y a bien entendu des poussées lyriques dont on sait désormais qu’elles sont la marque de l’artiste. Et tout se finit par un sifflotement qui renvoie vers l’ouverture du disque.
Il y a définitivement quelque chose d’intrigant, de paradoxal, dans cet album : la manière dont un « artiste breton » arpente les chemins poussiéreux d’une Amérique imaginaire, fantasmée, dont il ne reste dans ces chansons plus que quelques échos, voire seulement des traces. ANT1 : the scam of the mystical cicadas est un disque dense et complexe, traitant de sujets sombres – personnels comme universels, typiques d’une époque marquée par de profondes fractures qui mettent en danger notre équilibre mental. Bien sûr, on peut jouer au petit jeu habituel des influences (de Devendra Banhart à Eddie Vedder en passant par Sting !), mais on ne peut pas nier qu’on est ici, non pas devant un « autre disque de folk », mais devant un projet ambitieux d’un auteur parcourant un monde intérieur auquel il tente de trouver un sens. Mais un sens qui nous aiderait, nous comme lui, à survivre dans la réalité quotidienne.
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Eric Debarnot
Mô’ti tëi – ANT1 : the scam of the mystical cicadas
Label : ZRP – Kuroneko
Date de parution : 20 mars 2026
