Rendez-vous était pris pour le passage à l’heure d’été avec le groupe irlandais SPRINTS, dont l’ascension est constante depuis 4 ans. Après un deuxième album composé de brûlots punks et post-punks très réussi, sorti en septembre, la confirmation de leurs progrès sur scène était attendue ce samedi soir au Cabaret Sauvage.

Un concert au Cabaret Sauvage, c’est rarement une perspective enchanteresse pour les mélomanes parisiens, tant la salle est éloignée d’à peu près tout, à commencer des transports en commun. Mais un samedi soir au Cabaret Sauvage, là, ça passe tout de suite un peu mieux : on sait que l’on pourra prendre le temps qu’il faut pour rentrer, malgré la promesse de perdre une heure de sommeil cette nuit de passage à l’heure d’été. Ça tombe bien, car SPRINTS, avec qui nous avons rendez-vous ce soir, passe lui aussi à l’heure d’été, ou plus exactement à une nouvelle étape de sa carrière avec le deuxième album, All That Is Over, sorti en septembre 2025, une des réussites rock majeures de l’année passée. Un exploit malgré le handicap d’un changement de guitariste, venant confirmer tous les espoirs de ce groupe recyclant le meilleur du punk, du post-punk et du grunge, et le rénovant de fond en comble, depuis ses premiers EPs publiés, en 2021-2022 (déjà), puis un premier album gorgé lui aussi de singles efficaces (Letter to Self, 2024).
Sur scène, le groupe avait démontré des progrès constants, s’accompagnant d’une évolution de la jauge toujours croissante lors de ses passages parisiens : Pop Up, Point Ephémère, Trabendo, puis ce Cabaret Sauvage complet avec ses 1.600 spectateurs ce soir, mais aussi avec la grande salle Pierre-Boulez de la Philharmonie l’été, où, en première partie de Bloc Party, SPRINTS avait largement éclipsé la tête d’affiche. L’heure était donc à la confirmation du changement total de dimension du groupe irlandais, sur scène comme sur disque. Premier constat, juste avant l’arrivée du groupe sur scène : la salle est un joli mélange de toutes les générations, à la fois masculine et féminine. Un melting-pot comme on en voit trop peu, même si certains trouveront que la moyenne d’âge penchait tout de même plus vers une quarantaine mûre.
A 21h pile, Zac Stephenson (guitare, chœurs), le « nouveau » guitariste, Jack Callan (batterie) et Sam McCann (basse, chœurs) s’installent de gauche à droite en regardant la scène, et commencent une introduction lancinante en spoken word, permettant à la frontwoman Karla Chubb (chant, guitare) de faire une entrée en majesté, coupe de champagne à la main. Comme sur les autres dates de la tournée, le groupe attaque par Descartes, le premier single extrait du dernier album, bombinette à fragmentation punk. Le son est très bon, bien réglé, fort mais pas trop non plus. La chanteuse arbore ses lunettes fantaisie, comme dans l’imagerie officielle actuelle du groupe, et un t-shirt du groupe Marathon, que nous avons raté en première partie, et qu’elle saluera un peu plus tard, en incitant à les aider en consommant leur merchandising. Mais, surtout, elle nous prévient assez vite qu’elle s’est réveillée ce matin en ayant mal aux cordes vocales, et va faire ses meilleurs efforts, le show étant important pour eux (il n’a pas été question d’annuler !). Un peu gênant en effet quand on passe une bonne moitié d’un concert d’1h30 à chanter à pleins poumons, voire à hurler, mais la chanteuse s’en acquittera fort bien, même si l’on sait que sa puissance vocale peut être encore supérieure.
Consacré à supporter All That Is Over, le set fait logiquement la part belle à ce deuxième album, avec sept des seize titres, uniquement les morceaux les plus virulents : on notera en particulier Beg en troisième position, qui fait vraiment décoller la fosse et le concert, avant les plus lancinants mais explosifs (façon Sonic Youth époque Goo / Dirty) Coming Alive, où l’on peut apprécier l’approfondissement de la mélodie abrasive et du chant par les chœurs, et Something’s Gonna Happen, morceau de bravoure placé en milieu de set-list – les répétitions « Push, push, me, me hard » sur lot de guitares grungy étant particulièrement efficaces en live.
Le groupe attaque ensuite un retour au premier album, qui s’intègre parfaitement dans l’ensemble, avec le trio post punk Heavy / Cathedral / Up and Corner. Cette dernière chanson est désormais un classique de SPRINTS, redoutable en concert, ici agrémentée d’une animation atypique de la chanteuse, qui demande d’abord au moshpit de s’animer en dansant en cercles, à l’image de la salle et de la fosse, avant que de lancer vraiment la chanson. A présent, le train SPRINTS est définitivement lancé et enchaîne avec le terrible doublé Pieces / Need extrait du dernier album. Le tout avec une Karla Chubb déchaînée s’en donnant à cœur joie, façon G.O. du Cabaret Sauvage : après s’être lancée dans un premier slam, avec guitare, dans le public, jusqu’à loin dans la fosse sur Heavy, la voilà qui fend la foule, jusqu’au bar au fond de la salle, se faisant servir un nouveau verre, en pérorant gaiement sur la tournée. Elle évoque ces « bastards » de la seule autre date française, à Tourcoing, qui l’ont laissée tomber, et demande au public du soir si elle peut lui faire confiance pour un nouveau retour en slammant vers la scène, en se lançant dans la reprise énergique de Le Tigre, Deceptacon, récemment publiée comme single par le groupe irlandais. Festif. Mais aussi politique, en mode « girl power » qui marquera la fin du show.

Sur Desire, Chubb accompagne la longue intro à la guitare flamenco, d’un monologue politique en faveur des droits des femmes, des trans, des personnes « de couleur », droits qui sont menacés dans ce monde de plus en plus difficile et cruel. Elle rappelle par ailleurs leur conscience d’être des privilégiés en étant des musiciens professionnels à temps plein depuis l’an passé à peine, et en remercie le public. Et elle précise que ce soir, c’était le meilleur concert, et le meilleur public, jusqu’ici de la tournée. Cela pourrait sonner faux, démago, une ficelle de déjà vieille routarde des tournées, mais cela sonne juste car tout ce que dit, et chante, Karla Chubb, sonne, et touche, juste, même quand ses cordes vocales suivent un peu moins. D’ailleurs, histoire de valider cette déclaration d’amour au public, le concert de ce soir, avec la même setlist que les autres soirs, aura duré dix minutes de plus. Desire, long morceau ambitieux terminé dans une déluge de décibels, est encore plus long ainsi agrémenté des commentaires de la chanteuse, et aurait pu clôturer cette heure et demie revigorante, comme il clôture le dernier album. Mais le groupe n’en a pas fini, et se lance alors dans le punk Little Fix, pour lequel les femmes du public sont invitées à monter sur scène, et participer au maximum : ainsi, une spectatrice reprend et joue de la guitare de Chubb, durant cette fin endiablée, « girl power » assumée.

Une fin déchaînée et joyeuse, même si le mode show-woman de la chanteuse sur la dernière demi-heure ne sera pas apprécié par tous, certains préférant que le groupe joue une chanson ou deux de plus plutôt que « perdre du temps » dans des animations diverses. Pour notre part, en voyant les sourires largement partagés en sortant de la salle, alors que nous sommes rendus au monde glacial et angoissant, nous resterons dans le camp des enthousiastes vis-à-vis d’un groupe qui a validé ses progrès à tous les niveaux, en plus d’être le meilleur groupe irlandais éclos depuis Fontaines D. C. (ce qui n’est pas un mince exploit !). Prochaine étape, si nous sommes encore tous en vie d’ici là, l’Olympia ?
SPRINTS : ![]()
Jérôme Barbarossa
Photos : Robert Gil
SPRINTS au Cabaret Sauvage (Paris)
Production : Super !
Date : le samedi 28 mars 2026
Leur dernier album :
SPRINTS – All That Is Over
Label : City Slang
Date de sortie : 26 septembre 2026
