Enfin ! Marion Brunetto, c’est la Françoise Hardy 3.0, la sirène de la pop française, qui trace sa route entre spleen et électricité. Elle revient avec un nouvel album de son projet Requin Chagrin, une sorte de retour aux sources, mais avec toujours la même force mélodique et la même subtilité pop.

2026, pour Requin Chagrin et Marion Brunetto, c’est un anniversaire : les 10 ans de la parution de son premier album (éponyme). Depuis, il y a eu deux autres albums, Sémaphore (2019) et Bye Bye Baby (2021) — chroniqué ici — qui dessinent une trajectoire assez claire : les premiers morceaux, comme l’excellent Adélaïde, étaient plus immédiats, presque naïfs dans leur économie de moyens, mais déjà capables de construire un paysage reconnaissable entre mille. Sémaphore avait introduit une profondeur (en particulier mélodique), une richesse sonore, qui avait marqué un changement de dimension que Bye Bye Baby avait confirmé : des sons plus pleins, une production plus soignée, une écriture plus construite.
Avec Décollage, Marion Brunetto fait en quelque sorte un pas de côté, histoire de capitaliser sur ce qui a déjà été acquis avec le précédent album, mais sans perdre l’identité des débuts, et en retournant même en quelque sorte aux origines. Retour à la maison, à Ramatuelle, avec ses instruments et ses vieux magnétos quatre pistes. Ceci dit, rien n’est perdu de ce qui faisait la signature de Requin Chagrin — guitares gorgées de chorus, voix noyée de réverb, mélodies impeccables et addictives, gimmicks irrésistibles… Rien n’est perdu de l’élégance et du raffinement des précédents albums. On pourra toujours trouver que l’album est plus contrôlé, plus conscient que les précédents. À la réécoute — la réécoute un peu frénétique de celui qui retrouve un vieil ami — je le trouve plus intéressant, plus attachant, plus proche de nous !
L’album s’ouvre avec Décollage (morceau éponyme), une intro synthétique, et une basse nerveuse et ronde à la fois, très présente, qui tient le morceau à bout de bras, une mélodie qui a un peu du mal à prendre avant que le fantastique refrain n’arrive, que le rythme ne s’accélère — une sorte d’éclair qui donne au morceau une vraie force. On retrouve la même montée en puissance progressive, avec des guitares ou des synthés qui préparent le terrain jusqu’au refrain qui accroche immédiatement l’oreille.
C’est aussi le cas de Parachute, le premier morceau sorti en single, la première perle de l’album : guitares claires qui rappellent la mélancolie lumineuse de Beach Fossils et la new wave des années 80, et de nouveau un refrain fantastique difficile à oublier. Sauf que Parachute est remplacé par For You et que l’album change encore de niveau. Le gimmick aux synthés, la basse font immanquablement penser au meilleur d’Orchestral Manoeuvres. La seule chose qu’on peut reprocher à ce morceau est d’être trop court. À part ça, il est parfait : outre le synthé et la basse, la batterie accompagne parfaitement la ligne et donne un rythme presque léger pour accompagner une mélodie incroyable et des paroles tristes, mais en dansant. Dans la même veine, avec la même réussite, il y a aussi Ultra fort et Altitude, autres morceaux dont on va avoir du mal à se détacher, pour leurs mélodies, leurs refrains imparables, leurs accroches, leurs paroles, le ton juste et touchant.
On trouve aussi des morceaux plus méditatifs, lents et aériens. Impression de planer au-dessus, ailleurs. C’est le cas de Voyager, vaporeux et mélancolique, intro à la batterie avant que le synthé n’arrive pour accompagner une voix plus franche et affirmée, le morceau avance, lentement, tranquillement, et quand les autres instruments arrivent, on est déjà conquis. On plane, apesanteur totale, là encore on approche la perfection pop. Décidément, on est gâtés, encore un morceau qu’on va mettre de côté pour les moments où on veut être bien. Apesanteur aussi, mais dans un style différent, plus lent, plus méditatif, avec Lucky Star, en duo avec Sade Sanchez (L.A. Witch), ou Rêveries qui clôt l’album en douceur, un morceau qui s’installe tranquillement, Marion Brunetto nous parle à l’oreille, confidences sur fond d’électro-pop. On ferme la porte en douceur et en beauté.
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Alain Marciano
