« Silent Friend » de Ildiko Enyedi : A tree is a tree

Méditation puissante sur l’Histoire et le vivant, Silent Friend, en compétition officielle à la dernière Mostra de Venise, marque un retour en force de la réalisatrice hongroise Ildiko Enyedi.

Silent Friend
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Comment regarder un arbre ? Cette question, qui peut paraître toute bête, voire enfantine, occupe l’intégralité de Silent Friend, si ce n’est plus : on pourrait trouver, en cherchant bien, la trace de ce questionnement dans chacun des films d’Ildiko Enyedi, en remontant jusqu’à ses premiers travaux d’étudiante récemment projetés dans le cadre d’une rétrospective à la Cinémathèque Française.

Silent Friend afficheComment regarder ? Il faut comprendre cette phrase par la fin. Car l’interrogation est assurément ce qui importe à la réalisatrice, bien davantage que d’apporter une réponse, dogmatique et forcément limitante. La grande force du cinéma d’Enyedi, et exemplairement de Silent Friend, est de développer chez le spectateur une curiosité du monde ; de la faire germer en savoir intime, sans qu’il lui fut donné aucune clé.

Trois histoires nous sont proposées. Trois destins. Trois boucles temporelles, reliées, on le comprend vite, par la présence centenaire (millénaire peut-être) d’un sequoia immense dominant le campus d’une faculté allemande.

Au tout début du siècle, une jeune femme (Luna Wedler) intègre pour la première fois l’université, dont les bancs et la section de botanique sont dorénavant ouverts aux femmes. Après avoir essuyé la suffisance et les railleries viriles des professeurs, puis le violent rejet de sa logeuse et de la communauté voisine, elle est engagée comme assistante dans le petit studio d’un photographe. Elle y apprend la mécanique de l’optique et les secrets de la lumière et des ombres, ainsi que la retouche sur négatif, qui la porteront peut-être vers de nouveaux et lointains horizons.

Dans les années 1970, Anton (Sylvester Groth) emménage sur le campus en collocation avec une jeune chercheuse qui tente de décrypter les signaux électriques émis par un géranium en pot sur le rebord de la fenêtre. Dans la torpeur de l’été, son amie partie sur les routes, l’étudiant tente de comprendre à sa manière les résultats de l’experience, et développe avec la plante une sorte de métalangage bricolé.

En 2020, enfin, en pleine épidémie de COVID, un éminent professeur de neuroscience spécialisé dans l’étude du cerveau des nouveau-nés (Tony Leung) se retrouve confiné sur le campus allemand, seul ou quasiment : le gardien du parc est là également. Les deux hommes s’apprivoisent petit à petit, alors que grandit chez le professeur, encouragé par une collègue botaniste rencontrée en visio (Léa Seydoux), l’envie irrépressible de confronter ses recherches à l’étude des arbres et des stimuli internes qui régissent leur existence, si proches et si lointains des nôtres.

On se prend d’abord à chercher des rimes visuelles, des similitudes entre ces destins que le montage du film entremêle, sans soucis chronologique. On n’en trouvera pas d’évidentes, Enyedi ne jouant pas la carte du film à sketches fonctionnant sur des variations de motifs. On comprend néanmoins que ces trois personnages habitent des périodes charnières, des temps où le monde change de peau. Ce sont trois regards neufs, lavés des a priori et des certitudes accumulés par les générations, qui nous sont donnés à voir. Trois individus, en somme, prêts à regarder.

C’est ainsi que l’on saisit le mieux, sans doute, le choix de la réalisatrice de changer la texture, et la nature même de l’image selon les périodes filmées : le 35 mm noir et blanc ne figure pas simplement le format standard du début du siècle, il est aussi en phase avec la façon d’appréhender le monde de cette jeune femme libre qui apprend avec les moyens de la photographie, à « voir » une fleur, un céleri ou une pomme comme personne avant elle. De même le 16 mm des années 1970, aux couleurs vives et aux mouvements tremblés, correspond à l’humeur contre-culturelle d’une jeunesse en lutte, comme l’image propre et lisse du numérique est celle d’un monde à l’arrêt, où la réalité se confond avec le flux infini des pixels sur un écran d’ordinateur.

L’essence du cinéma peut se résumer à faire apparaître des choses, émouvantes et nouvelles, par des moyens mécaniques de captation et de projection. La beauté de Silent Friend est d’avoir mis en images cette symphonie de l’Homme et de la machine ; ce tango de l’art et de la technique qui se rejoue à chaque film. La science, pour Ildiko Enyedi, parle sa langue et celle de Goethe, qu’elle cite abondamment. Il y a chez elle une érotique des courbes et des capteurs, comme il y a une géographie du visage de Tony Leung. Mais plus encore, ce qui rapproche l’artiste du scientifique est sa manière de s’étonner de toute chose. De ne pas cesser de s’émerveiller, qu’un siècle entier ait pu être vécu à l’ombre d’un même arbre et qu’un organisme vivant ait pu être le témoin immobile et silencieux de dizaines de vies successivement vécues.

C’est ainsi, en pensant à toutes celles et à tous ceux qui se seront abritées un soir de pluie sous une même branche, et dont la main aura frôlé la même écorce craquelée ; en imaginant tous les regards intimes et différents qui se sont posés sur lui, que l’on saura vraiment, peut-être, comment regarder un arbre.

Alexandre Piletitch

Silent Friend
Film allemand (co-production hongroise, française et chinoise) de Ildiko Enyedi
Avec : Tony Leung, Luna Wedler, Léa Seydoux
Genre : Drame
Durée : 2h27
Date de sortie en salles : le 1er Avril 2026

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