[Live Review] Ramon Pipin au Café de la Danse (Paris) : « Le ronflement du Marshall de Jimi Hendrix, c’est beau »

La France a besoin de Ramon Pipin. Elle l’a oublié, ou elle ne le sait pas encore. Samedi soir au Café de la Danse, ceux qui étaient là, eux, le savaient.

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Ramon Pipin au Café de la Danse – Photo : ED

1974 : la France tout entière se trémousse sur la chanson Oh les Filles, du groupe rockabilly / glam Au Bonheur des dames, sans que, en ces temps où il ne faisait pas bon être homosexuel, personne ne cille sur le couplet consacré à une tentative de séduction « gay ». Ramon Pipin est l’un des deux créateurs et frontmen du groupe.

Début des années 80 : nombreux sont ceux qui célèbrent Odeurs, le collectif mené par Ramon Pipin, qui dynamite un Rock français bien sage avec son approche abrasive, ses paroles provocatrices que nul n’oserait écrire aujourd’hui, et sa musique ambitieuse. Pipin est alors proche de gens comme Coluche et surtout Desproges, deux marqueurs de l’époque. Sur scène, Odeurs propose une explosion de costumes, de décors, de gags, qui renforcent la qualité de la musique jouée.

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2026 : Ramon Pipin, 73 ans, « revient », lui qui n’est jamais parti puisqu’il n’a pas cessé de travailler, en particulier sur des musiques de films : son nouvel album, C’est mieux que si c’était pire… C’est pire que si c’était mieux, se présente comme une chronique à la fois drolatique et angoissée d’un monde qui a de plus en plus de mal à admettre que l’humour, la fantaisie et la dérision puissent être des choses sérieuses, voire révolutionnaires. C’est dire combien en 2026, la France a besoin d’un Ramon Pipin, un artiste majeur de la scène Rock française, même si elle ne le sait pas.

Évidemment, la file qui s’allonge devant le Café de la Danse où Pipin va célébrer avec sa bande la sortie de son dix-huitième album (!), a une moyenne d’âge élevée, mais on est heureux d’y voir pas mal de visages plus jeunes, permettant d’espérer une possible transmission des idéaux politiques et artistiques d’une époque plus libre, plus optimiste. Le Café de la Danse est en configuration assise ce soir, et on m’explique que, même s’il reste de l’espace entre la scène et les gradins, il n’est pas possible de s’installer debout dans cette mini-fosse. Elle sera utilisée par les photographes officiels et par la community manager qui filme le concert… Autre particularité de la soirée, de nombreuses places dans les gradins sont réservées nommément grâce à des étiquettes papier qui y sont collées : l’explication sera rapidement évidente, la salle se remplissant de nombreux « people », musiciens, producteurs, acteurs, etc., venus rendre hommage à un ami de toujours… Mais surtout, on l’imagine, passer un très bon moment !

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20h : Ramon Pipin s’installe devant son iPad (« 45 pages de texte alors que je n’arrive pas à me souvenir du code de ma porte », nous expliquera-t-il) avec Inès, une jeune chanteuse à sa droite, pour nous interpréter son fameux Une chanson ennuyeuse. Puis le Ramon Pipin Band s’installe, complété par un quatuor à cordes, par deux choristes, et par une section de cuivres : la scène du Café de la Danse est bien remplie ! Et c’est parti pour une première heure – et dix minutes – d’extraits de l’album, de quelques autres titres de sa longue discographie, entrecoupés de petits sketches absurdes ou corrosifs. Musicalement, cette première partie de la soirée est consacrée aux chansons les plus optimistes du disque, même si elles ne respectent pas forcément la « répartition » originelle sur les deux « faces ». On alterne les genres, souvent purement rock, tendance heavy parfois, avec un zeste de chanson française parodique, parfois électro / synth pop comme sur le formidable plaidoyer pour la dilution des genres, Intérieur Queer. Il y a aussi des « twongs », un concept de son invention, mélangeant tweets et songs, de courts poèmes musicaux, souvent basés sur des jeux de mots absurdes et très drôles, et encore de petits sketches acides impliquant ses musiciens, qui ponctuent le concert. A noter que Jérôme Sétian, compagnon de la première heure, viendra faire des apparitions hilarantes… Les lumières et les t-shirts sont colorés, la bonne humeur et la dérision règnent. On se moque de la « poésie » des paroles d’Indochine, on célèbre l’universelle utilité des chiffons, on se remémore la vie des groupies des seventies qui ont connu Jimi et Brian, on n’oublie pas de rappeler que Macron ne sera pas notre Président pour longtemps, on rit, on chante, on applaudit en particulier un beau moment de performance vocale d’une des choristes. Pour tout dire, on n’a pas envie que ça s’arrête…

2026 04 11 Ramon Pipin Café de la Danse (6)Mais bon, il faudra bien quand même 20 minutes d’entracte pour recharger les piles, et « se bourrer la gueule »… mais surtout changer radicalement d’atmosphère…

21h30 : Pipin et toute sa bande reviennent, les lumières sont blanches, les t-shirts de tous sont désormais noirs, portant des images de ballons qui se dégonflent… On ne rigole plus ! Ou plutôt, un peu moins, car on sait que Ramon a du mal à ne pas se lancer dans des apartés drolatiques, qui atténuent un peu la noirceur des chansons. L’heure qui va suivre sera, de fait, consacrée quasi totalement à la musique, et on se retrouvera, moins dépaysés, devant un concert Rock « normal » (… mais il n’y a jamais rien de vraiment normal chez Pipin !)… Avec, une grosse performance de la part du « guitariste d’accompagnement ». Il est difficile de citer tous les morceaux marquants qui seront joués, mais la plus belle chanson sera sans doute les gens simples, un rock sombre et tendu qui rappelle que, derrière la fantaisie, Ramon Pipin est un superbe musicien. On citera aussi un émouvant Mort devant la télé, offrant une vision très noire de l’existence, et la pop song les Mots doux, avec un beau travail des cordes, qui souligne plus clairement que sur l’album la référence à Andy Partridge et XTC. Vient alors un bel hommage aux amis disparus, avec l’intense Mes Funérailles (« Un Gloria à mes funérailles, mais celui des Them ! »). Une mémorable chanson de haine viendra contrebalancer le flot habituel de chansons d’amour. Et notre phrase favorite de la soirée sera que, pour Ramon, l’une des plus évidentes illustrations de la beauté est « le ronflement du Marshall de Jimi Hendrix pendant l’intro de Voodoo Child » (en introduction de Qu’est-ce que c’est beau).

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La fin du set s’approche, la politique – inévitable en ce moment –, s’invite avec de fermes propos contre l’antisémitisme, et pour le peuple iranien « dont les négociations se foutent ». Pitchipoï nous rappelle alors l’horreur des trains roulant en direction des camps de concentration, avant que Pipin ne demande à tout le monde de se lever et prendre la main de son voisin pour chanter son hymne Nous sommes tous frères. Enfin « frères », pas avec tout le monde : « Quant à ceux qui m’ont tourné le dos, qu’ils soient enfermés dans un auditorium avec l’intégrale d’Indochine pour l’éternité ! ».

Il est 22h30, la musique est finie pour ce soir, mais pas les liens qui existent ou qui viennent de se créer dans la salle. Et avec les musiciens qui se mêlent au public. Personne ne quitte le Café de la Danse, tout le monde reste là, pour capturer encore un peu de cette chaleur humaine, mais aussi de ce talent et de cette intelligence qui ont régné pendant la soirée. Et aussi parce que personne n’a vraiment envie de retourner dans le monde en guerre, dehors.

Ramon Pipin :

Eric Debarnot

Ramon Pipin au Café de la Danse
Production : Pipin Productions
Date : le samedi 11 avril 2026

Son dernier disque :

C est mieux que si c etait pireRamon Pipin – C’est mieux que si c’était pire… / … C’est pire que si c’était mieux
Label : Pipin Productions
Date de parution : 13 mars 2026

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