Quand on dit rock australien, vous pensez Nick Cave, AC/DC ou INXS, mais avez du mal à en citer d’autres ? Vous avez envie de connaître des pépites méconnues ou des indispensables que vous avez loupés, loin des clichés collant aux basques des groupes de ce pays-continent éloigné de 17.000 kilomètres ? Cet excellent livre d’Emmanuel Chirache est fait pour vous.

Ceux qui se régalent chaque année en allant au Binic Folks Blues Festival le savent parfaitement : la scène rock australienne est très riche. Ce festival accueille en effet tous les ans moult groupes en provenance de Brisbane ou de Sydney, qui mettent systématiquement le feu et prouvent la vitalité de cette scène. Pour le grand public, le rock australien est souvent résumé aux locomotives AC/DC et Nick Cave, ou aux stars des années 1980, INXS ou Midnight Oil ; mais l’Australie a également donné naissance à des pépites cultes de pure pop racée, comme les Go-Betweens.
Rock Australien, un continent en 100 disques, le copieux livre d’Emmanuel Chirache, consacré à ce fameux rock australien, se révèle absolument indispensable pour tous ceux qui ont envie d’en savoir plus, et de découvrir des joyaux méconnus.
La première partie est un retour aux origines du rock australien, et à son histoire depuis les années 1940. Nous y apprenons la tendance qu’ont les Australiens à se dévaloriser sur le plan culturel par rapport aux nombreuses réussites de leurs cousins anglo-saxons. Ce « cultural cringe » se matérialise, sur le plan musical, par un fort complexe d’infériorité, qui a permis aux artistes anglais de régner longtemps dans les charts australiens, au détriment des groupes locaux. Plus récemment, l’Australie a aussi loupé le coche du grunge, un genre musical qui pourtant aurait pu lui convenir. Elle n’a pas réussi non plus à créer un groupe reconnu de surf rock vraiment célèbre mondialement, en dehors de The Atlantics, alors que ce sport est une spécialité australienne.
Le style de Chirache est universitaire, précis, et le livre est très documenté. Il relate l’histoire de groupes comme les Easybeats, qui ne furent pas prophètes en leur pays mais dûrent s’expatrier pour tenter d’avoir un succès mondial, et ayant toutes les peines du monde à se démarquer d’une concurrence féroce. Bien entendu, la naissance d’AC/DC et de ses disciples Rose Tattoo et The Angels compte parmi les meilleures pages du livre.
Aussi intéressantes que soient ces premières pages, le cœur de l’ouvrage se situe dans les critiques de 100 disques australiens emblématiques, entre 1958 et 2023. Il y a des choix que l’on discutera, bien entendu, et certaines absences (The Apartments…) sont étonnantes. Les disques les plus connus et les plus vendus des groupes emblématiques sont chroniqués : Kick pour INXS ou Diesel and Dust pour Midnight Oil, sans oublier Let There Be Rock, bien sûr, choisi opportunément à la place de Highway to Hell ou Back in Black, pour son côté encore australien, avant la domination mondiale. Pour d’autres, le choix s’est porté sur des opus moins célébrés (Before Hollywood pour les Go-Betweens, plutôt que 16 Lovers Lane ou Tallulah). Mais c’est globalement un festin qui permet de découvrir ou de redécouvrir des choses fabuleuses.
Il va falloir au lecteur un peu de temps pour pouvoir rattraper son retard et déguster le fantastique disque des Master’s Apprentices, celui des Sunnyboys, ou encore les merveilleux Triffids et Died Pretty. Impossible de les citer tous, mais chaque lecteur trouvera nécessairement une dizaine de disques indispensables, en fonction de ses goûts.
Le plus frappant dans cette liste est probablement la diversité de styles couverts. L’image du rock australien est soit celle d’une musique plutôt rentre-dedans, avec les nouveaux venus Amyl and the Sniffers en dignes représentants d’une scène spécialisée dans les murs de guitares, soit de tentatives expérimentales psychédéliques assez barrées, dans la foulée d’un King Gizzard and The Lizard Wizard… Ce n’est pas entièrement faux, mais il y a aussi des ovnis comme Dead Can Dance, des splendeurs de pure pop comme Crowded House et You Am I, le blues-rock des Black Sorrows ou le psychédélisme dansant de Tame Impala, le groupe leader actuel, si l’on met à part l’inusable et insurpassable Nick Cave.
Ce livre est à la fois un plaisir de lecture et un guide pour des heures d’écoute de musique épatante. Les Éditions Le Mot et le Reste sortent régulièrement des ouvrages de référence : celui-ci en est l’un des meilleurs exemples. Indispensable, tout simplement.
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Laurent Fegly
