En huit petits épisodes tendres et fragiles, la réalisatrice catalane Isabel Coixet dépeint un Paris presque fantasmé pour son trio parfait de « millenials », mais propose surtout un hommage vibrant au cinéma et autres arts qui tendent à décliner aujourd’hui.

L’impression tenace que nous laisse cette série quand elle se termine, c’est la clairvoyance d’une réalisatrice de 66 ans sur la génération millenial, c’est à dire les jeunes adultes entre 25 et 35 ans, la « génération de la lose » comme ils l’affirment haut et fort. Difficile de croire parfois que ce n’est pas une ou un trentenaire à la caméra et à l’écriture de cette jolie histoire de colocation improvisée entre trois caractères différents mais complémentaires. Un trio – mais pas un trouple – que l’on suit, entre plaisir et agacement, dans leur quotidien de déboires et d’aspirations. Le décor ? Du Amélie Poulain version 2026, un Paris toujours un peu rêvé, particulièrement situé sur les arrondissements gentrifiés et moyen-chics de l’Est de la capitale, entre auberges de jeunesse pour étudiants Erasmus et péniches devenues librairies-cafés. On pourrait aussi penser aux premiers Klapisch tant la série aime flâner autour de ses protagonistes ; quand de pas grand chose, on fait du plein, émotionnellement et visuellement.
Louise, fraîchement débarquée de Limoges pour suivre une formation de cinéma avec tutorat en visio d’un grand réal’ américain, cherche un logement. Charlie, la barmaid du « youth hotel » où elle réside, lui propose de co-louer un appart avec elle et son ami de toujours, Nelson, cul et chemise depuis l’enfance. Trois jeunes gens, des déboires sentimentaux, des jobs inconséquents, un avenir peu radieux et angoissant… Ils préfèrent rêver aux arts en perdition – cinéma de quartier, films art et essai, culture culinaire, peinture, poésie et littérature – que de se confronter aux problèmes actuels. S’engager un peu, pourquoi pas… mais choisir chacun leur tour un film pour pleurer le dimanche soir, un grand oui !
Génération cocooning ou post-COVID.. génération perdue aussi ? Pas vraiment. Isabel Coixet, qu’on avait déjà adorée derrière la caméra pour Un amor ou Ma vie sans moi, se permet plutôt d’inscrire ces jeunes dans un environnement qui tend à la fois vers le décor du cinéma d’antan (Nouvelle Vague, etc…) en le confrontant au Paris actuel, bruyant et tristement réel. On sent également son amour pour la capitale française (déjà ressenti sur sa participation au Paris je T’aime collectif il y a longtemps). Les références culturelles pleuvent au gré des épisodes et des connaissances culturelles des trois personnalités : Louise la rêveuse, Charlie la désenchantée un chouïa dépressive, Nelson davantage posé mais qui cache quelques secrets compliqués. Impeccablement joué par des comédiens hors pair, et secondé par quelques bonheurs de pellicule (Jeanne Balibar est toujours parfaite), les personnages de cette petite série touchent assez rapidement, énervent un peu aussi… comme Louise dont le rêve ultime est de faire son premier film autour de la relation amicale et presque amoureuse de quelques jours entre le chanteur Nick Drake et Françoise Hardy. Pourquoi ce sujet ? On ne le saura jamais vraiment, et pourtant, c’est comme à l’image de la série : tout acte doit-il avoir toujours une explication ?
En mixant formats, grains divers de pellicule, moments oniriques et moments vérités, Quelqu’un devrait interdire… nous offre quelques heures de charme poétique bienvenu, fragile et pas toujours parfaitement maîtrisé, mais dont l’originalité nous cueille. Et la musique de November Ultra, encore et toujours…
![]()
Jean-françois Lahorgue
