Sylvain Tesson – Sur Les chemins noirs

Suite à un accident qui a failli lui coûter la vie, l’écrivain voyageur Sylvain Tesson décide de traverser la France à pied du Sud au Nord, dans des chemins oubliés, et signe avec ce récit court et contemplatif une œuvre qui sonne comme un rééducation et un retour à la vie.

Sylvain Tesson - afp.com/Jean-Pierre Clato
© afp.com/Jean-Pierre Clato

En 2014, Sylvain Tesson chute d’un toit. Celui qui a traversé la Sibérie, le Tibet, qui s’est isolé volontairement pendant des mois dans une cabane dans les forêts de Sibérie se retrouve cloué sur un lit d’hôpital, le corps en miettes. Il se fait alors le serment que s’il s’en sort, il fera le voyage du sud au nord de la France. L’idée lui est venue suite à la découverte de cartes créées pour  les besoins d’une enquête sur l’hyper ruralité et visant à recenser les zones les plus enclavées de France. Muni de cartes IGN au 1/25 000, il trace alors les contours d’un trajet qui le mènera sur les petites veines que constituent les chemins noirs sur les cartes, ces portions de terre oubliées de nous.

Sur les chemins noirs - Blanche - GALLIMARD Couverture Ce livre est l’accomplissement d’un serment mais aussi une réflexion sur notre société de consommation, sur notre monde qui se tire des balles dans le pied et dans ses paysages. Chez d’autres cela sonnerait comme un mouvement réactionnaire rance et passéiste mais chez Sylvain Tesson il n y a aucune posture rétrograde. On est en droit de ne trouver aucune poésie dans le terme usager d’espaces arborés, zup ou zac. Ce que propose Sylvain Tesson, c’est le droit à ficher le camp, à sortir des autoroutes toutes tracées ne serait-ce que quelques jours.
Il cite d’ailleurs Cocteau avec cette phrase à elle toute seule qui résume bien sa réflexion : Il est possible que le progrès soit le développement d’une erreur.

Ce n’est pas un énième recueil de voyage vaguement littéraire  qui tendrait à peindre un exotisme couleur locale rance. Contrairement à Robert-Louis Stevenson dans Voyage avec un âne dans les Cévennes qui cherche à illustrer la vie des gens dans ces régions, la rencontre avec l’autre n’est pas au centre du projet de Sylvain Tesson ici. Bien sûr, on y croise quelques personnes mais c’est avant tout montrer la déliquescence de nos paysages qui intéresse l’auteur. Il accuse l’état français équarrisseur de ses terres à coup de décentralisation et d’aménagement du territoire et bistouri administratif. Décidément, l’auteur des Forêts de Sibérie ne cherche pas l’exotisme mais plus les vestiges de la France de l’avant grand chambardement.
Il y a aussi ce bilan de vie, ce moment de transition où l’on sent d’autres interrogations poindre : Pourquoi passer une vie à cavaler ? Que rapporte t’on de ces gigues ? Des souvenirs et beaucoup de poussière. Le voyageur rafle les expériences, disperse son énergie. Il revient, essoufflé, murmure « Je suis libre » et saute dans un nouvel avion.

Il y a aussi la lente reconstruction d’un homme, la découverte dite avec beaucoup de pudeur de ce corps qui le limite désormais, de l’ironie du sport comme il le dit lui-même pour parler des séquelles de son accident. Il foule au pied son chagrin et ses douleurs tout au long de ces chemins. La marche devient un alambic moral, quelque chose qui saoulerait l’individu et viendrait désaxer les perspectives de sa vision. Il sort du dispositif imposé par la société, les écrans et les villes. Il fuit le monde pour mieux y renaître.

Il raconte notre ignorance  de ce qui nous entoure avec une telle acuité et sans aucun moralisme. On se rappellera longtemps de cette citation qu’il fait de Tolstoi, cette scène dans Les Cosaques où de jeunes officiers cultivés ne savent rien  de la nature qui les entourent. Nous sommes comme ces officiers, perclus de notre civilisation et imperméables à notre sauvagerie.

Avec Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson signe un témoignage bouleversant d’une renaissance et brosse également le portrait de paysages de notre pays, la France, bouleversés par la volonté de désenclavement et de modernisme effréné. On est bien loin des territoires lointains des autres écrits de l’auteur, on perd peut-être en dépaysement ce que l’on gagne en empathie pour son effort des mois durant sur des chemins que nous croyons connaître. Bel exemple de trompe l’œil que celui-là ! Sylvain Tesson ne parcourt que très peu sur les sentiers de randonnée qui sont pour lui comme des autoroutes. Ses parcours à lui ressemblent un peu à ce que nous prenons pour des voies sans issue inhospitalières au plus profond des forêts. Ces instants que nous laissons derrière nous quand nous revenons sur nos pas, quand nous pensons nous être perdus avec cette angoisse qui monte en nous. Sylvain Tesson, lui, s’enfonce dans cet inconnu aux contours familiers et descend sur les chemins noirs.

Greg Bod

Sur Les chemins noirs
Roman français de Sylvain Tesson
Editions Galliamrd
144 pages – 15€
Parution : 13 octobre 2016

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