Les sables mouvants de Marcel Kanche

Marcel Kanche fait partie de ces artistes que l’on oublie quand on fait le tour de la question côté chanson française. Remettons les choses avec le ténébreux « Mor ».


Crédit photo : Jean-Christophe Moine

J’aimerai avoir ta chance, toi lecteur, qui peut-être ne connaît pas le travail de Marcel Kanche et qui est à la clairière d’une belle découverte.  Voila presque quarante ans que le monsieur ballade ses ombres et ses doutes de disque en disque confidentiel mais qu’une poignée adule.  On le connaît pour ses collaborations avec M, Axel Bauer ou Vanessa Paradis. Aucun indice à aller chercher dans ces noms cités sur la couleur musicale de Marcel Kanche. Il y a plus de proximité entre l’intéressé et le Bashung de L’Imprudence qu’avec la Pop grand public.

Avec le sombrissime mais ouvert Mor, on retrouve un Marcel Kanche au chant sec, tremblant mais théâtral. Un disque brumeux qui happe insidieusement comme l’empreinte d’un pas dans le sable ou le corps qui étouffe dans le miasme d’un sable mouvant. Pour ce rapport à la théâtralité et à cette envie de poser des scènes plus que de seulement dire de belles chansons, on pensera à Léo Ferré. Rappelons qu’il a d’ailleurs repris le vieil anar sur Et Vint Un Mec D’Outre-Saison en 2012.

Mor est un disque au désespoir insidieux strié de quelques éclairs de lumière aveuglante. Il se laisse saisir par le vertige du gouffre avec une écriture à la poésie diffuse et superbe. Entrer dans un disque de Marcel Kanche c’est accepter de se laisser farfouiller les secrets les plus intimes, ici au creux de la chair. On trouvera un évident cousinage entre l’homme et les travaux de Fred Signac ou de Jean-Louis Bergère. Comme chez eux, on hésite entre contemplation et amertume des constats de nos renoncements.

Pour ce caractère très littéraire, Marcel Kanche ravive les vieux souvenirs d’une chanson à texte du passé sauf que sa musique est d’aujourd’hui car on y retrouve l’urgence neurasthénique et asséchée de notre époque.
As-tu conscience de ta chance, cher lecteur à découvrir ce monde-univers qu’est la discographie de Marcel Kanche ? Je sais, sans doute je me répète mais n’y vois pas des troubles de ma mémoire mais plutôt une certaine insistance à vouloir te montrer l’importance de cette musique.

Marcel Kanche dit les mots pour leurs sons, leurs sens, leurs histoires propres, leurs humanités intrinsèques. Il délivre un monde qui réclame toute notre exigence. Il n’est pas question ici de subsistance mais de substance. Il murmure ou clame, il court contre le silence et les ombres. Il se regarde dans le miroir sans complaisance et nous tremblons. On entend chez lui cette même complaisance acide pour l’inconfort et le malaise que l’on aime chez Manset ou Bouaziz. Ces musiques intérieures, du dedans, que l’on ne peut partager tant elles sont simultanément souffrances et réconfort. Des cendres chaudes entre les doigts.

« Qu’aucun de nous ne meurt
Qu’aucun animal ne saigne
Que nulle faux ne passe
Sur nos amours »

Car la vie est un drame, un drôle même, un long chemin accidenté, il faut savoir ménager son fardeau en se laissant parfois noyer par ce qui se cache à l’arrière des yeux, ce que l’on ne dit pas. Marcel Kanche ne propose que cela finalement, un regard sur soi, un instant où l’on accepte de poser les armes, d’enlever le loup qui recouvre notre cœur et de se regarder sans fard. Certes cela fait mal, certes c’est éprouvant mais c’est aussi nécessaire, d’une nécessité dont on n’avait pas encore pris conscience. C’est peut-être ça d’être un artiste, d’anticiper le mal-être qui vient chez l’autre, de se faire révélateur des faiblesses les plus cachées.

C’est un étrange paradoxe que ce Mor entre ode à la vie et enterrement des derniers espoirs car là où l’on soupire, il y a encore du futur à venir. Même si on expire, on respire encore. Un cantique des cantiques en somme, l’ultime geste…

Greg Bod

Marcel Kanche – Mor
Sortie le 08 décembre 2017
Label : La passerelle/L’autre distribution

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