Memory Sketches : Silence et souvenirs de Tim Linghaus

Memory Sketches ou l’émergence d’un nouveau venu sur la scène très encombrée du néo-classique à tendance Ambient avec l’allemand Tim Linghaus, un trait d’union entre l’Eluvium le plus électronique et les miniatures plus pianistiques de Matthew Cooper. Une oeuvre si elle n’est hors du commun, sait être pour le moins bouleversante.


Credit photo : Thomas Sasse

A l’écoute de Memory Sketches, ce premier disque de Tim Linghaus, on se surprend à regarder derrière son épaule pour saisir par surprise la main du pianiste qui nous caresse le dos. Memory Sketches est un disque organique, habité de voix et de craquements, de soubresauts épars, de grandes tristesses, de grands doutes et de grandes joies. A l’image d’Alessandro Cortino qui, sur Avanti, remettait en forme des souvenirs de son enfance, c’est un peu à la démarche que nous invite le pianiste allemand. Memory Sketches est un disque doux, volontiers enfantin mais paradoxalement habité par la mort.

Je ne sais pas si vous vous rappelez les premières interrogations de votre enfant sur la fin de la vie, ce mystère obscur pour lui, indéfini. Je me rappelle d’un enfant sur un lit d’hôpital qui me rassurait sur ce moment inéluctable qui l’attendait, là-tapi dans le coin de la pièce, une ombre légère qui ne cessait de croître. Il me dit : « Tu sais, c’est un peu comme une aube qui monte, au début, il fait encore plus froid puis lentement tu recommences à deviner les formes des arbres puis tu entends les premiers chants d’oiseaux. Ensuite la chaleur monte doucement, la lumière s’élève dans le ciel. C’est ça cette ombre c’est une aube. »

Memory Sketches est une aube qui monte, une ombre grandissante. Passant du plus grand froid à la chaleur, de l’obscurité à la lumière, Tim Linghaus se raconte dans des chansons muettes. De cet enfant qui cherche son père perdu dans les ondes d’un poste radio, dans ce bruit blanc et parasite (Looking For Dad In Radio Noise) à cette image de sa grand-mère morte sur son lit (Grandma’s Deathbed Pt V), Tim Linghaus joue avec les limites d’un romantisme sans filtre. On pensera souvent à l’Olafur Arnalds des tout débuts mais l’allemand transporte également sa musique du côté d’une Ambient ou d’une musique synthétique pas si éloigné du travail de Pieter Nooten avec ou sans Clan Of Xymox (Into The Darker Architecture Of Yours). Rappelez vous sur le mitigé Twist Of Shadows  en 1989 des hollandais, le titre qui sauve cet album de l’ennui, c’est Clementina avec toute la patte que l’on aime dans le travail de Pieter Nooten.

« Quand un bruit vous ennuie, écoutez-le. » : John Cage

Les musiques les plus intimes ont toujours un rapport étroit à l’ennui, elles ressemblent souvent à ce petit murmure intérieur quand notre pensée s’égare entre fugue de notre regard sur les gouttes de pluie qui se dissipent sur la fenêtre. Ces musiques-là sont des paysages idéaux, elles n’ont rien à faire avec les mots, ces outils souvent traîtres et maladroits. Une musique intime c’est une ligne en autosuffisance.Pour qu’elle soit intime, la composition doit d’abord totalement appartenir à son auteur; à force d’écoute ensuite sa personnalité se liquéfie et devient une éponge poreuse.

Sans que l’on puisse trop se l’expliquer, on est happé par la musique intime de Tim Linghaus. Sans doute est-ce dû au fait que le disque s’installe doucement, se construit méticuleusement avec des courtes séquences au début qui nous permettent de nous propulser malgré nous dans son univers. De prime abord, on perçoit cette musique comme quelques formules simplistes pour se rendre compte ensuite que l’homme est peut-être plus rusé qu’il n’y parait.

Il y  a du Eluvium en plus clair chez Tim Linghaus, un même sens d’une progression dramatique en crescendo de celle que l’on croise chez son voisin de label Flica. Il faudra entendre par simpliste que Tim Linghaus n’a aucune volonté bruitiste ou expérimentale pour nous poser ces scènes comme autant de moments de vie.Simpliste ne veut pas dire qu’il n’y a pas une profondeur dans ses lignes mélodiques.

« Un son isolé n’est ni musical ni non musical. C’est simplement un son. Et, peu importe sa nature, il peut devenir musical en trouvant sa place dans un morceau musical. » John Cage

Les musiques instrumentales sont sans doute cet exercice de style le plus proche de la nature essentielle du silence, une absence d’intention qui ouvre toutes les libertés. Cette aspiration à une certaine transparence pour ne pas dire une luminosité tout au long de Memory Sketches permet à Tim Linghaus d’accompagner harmonieusement le silence, de le mettre en valeur, d’en être un contraste complémentaire. Il existe une perpétuelle tentation du vide chez Tim Linghaus, ce que les anglais appellent le « Vertigo« . Le « Vertigo » de Tim Linghaus a plus à voir avec la crainte des abysses du fonds de soi. Inlassablement l’allemand semble en quête de refuges au milieu de pensées noires (Drive me Somewhere Nice), pourtant, jamais on ne souhaite le quitter. C’est un inconfort tranquille, une enfance reconstituée par un adulte, un adulte chargé des angoisses d’un enfant. Un homme qui cherche l’enfant caché en lui.

Memory Sketches est aussi et avant tout une interrogation sur la constitution d’un souvenir. Qu’est-ce que la mémoire ? Pourquoi conservons-nous telle image mais pas telle autre ?  Qu’est-ce qu’un souvenir ? Un résidu de sentiment ? Un fragment tronqué d’émotion ? La reformulation involontaire d’un acte passé ?

Chez Tim Linghaus, c’est d’abord un acte de préservation, conserver bien vivantes des figures familiales disparues. Le père omniprésent tout au long du disque que l’on comprend décédé mais que son fils ressuscite. A l’image de cet enfant qui cherche à communiquer avec son père à travers des ondes de radio, Tim Linghaus nous fait entendre la voix des morts à travers son piano aérien. L’art a cette vertu de pouvoir faire revenir à la vie des mondes et des êtres éteints. Et si l’art n’était en somme qu’un supra-souvenir ? Une mémoire neuve comme disait Dominique…

Faire revivre le passé implique d’être dans le présent. Memory Sketches regorge de sons du quotidien, des voix d’enfants, le bruit d’une rue. Plus vous reconstituez une scène, plus il faut la rendre vivante pour qu’elle soit réaliste. Tim Linghaus évite le piège d’une mise en scène maladroite et gauche. Vous savez, ces acteurs que vous voyez entrer dans le cadre mais que l’on sent répondre à un ordre du réalisateur. L’allemand s’efface totalement pour laisser le champ libre et la priorité à ses notes. C’est cela la suffisance d’une note, la démonstration ou le discours n’ont pas lieu d’être.

Et de craquer, et de crépiter, et de palpiter, et de murmurer, et de soupirer, et de se taire….

La reconstitution d’êtres disparus ne se fait pas sans sa part de dangers et de risques, le docteur Frankenstein l’a appris à ses dépens. N’est pas Phoenix qui veut ? Tim Linghaus, en allant piocher dans son passé et dans sa mémoire, a sans doute dû y trouver sa part de douleur mais en est revenu tel un Orphée avec de bien beaux accompagnements du silence.

 » Le silence n’existe pas. Va-t-en dans une chambre sourde et entends-y le bruit de ton système nerveux et entends-y la circulation de ton sang. » John Cage.

Greg Bod

Tim Linghaus – Memory Sketches
Label : Schole / 1631 Recordings
Sortie le 30 mars 2018

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