Metallica – Ride the Lightning : La foudre a frappé le Metal

En 1983, les Californiens ont déjà sorti un premier album (Kill ‘Em All) et donnent naissance – avec quelques autres – au petit frère tordu et balafré du Heavy Metal : Le violent Thrash Metal.

Metallica - Ride the Lightning

Riffs bourrins, batterie surpuissante et cris de bêtes enragés, voilà le lot de ce Trash Metal 100% Ricain. Mais le deuxième album des Four Horsemen va venir changer la donne de ce sous-genre énervé. Metallica va réinventer le Metal et s’inventer eux-mêmes par la même occasion. Après Ride the Lightning la face du Metal ne sera plus jamais la même.

Quand en 1981, James Hetfield répond à la petite annonce d’un certain Lars Ulrich qui cherchait un guitariste pour balancer du Metal les jours de pluie et passer le temps entre deux petits boulots, les deux Californiens ne s’attendaient pas à ce qui allait se passer. Deux ans plus tard, après avoir écumé des dizaines de line-up (Coucou Dave Mustaine !), après avoir hésité sur le nom de leur formation passant allègrement du faiblard Dehan, au référencé Phantom Lord et jusqu’à l’improbable MetalMania ; le duo choisira Metallica comme signature à apposer sur le dos de leur Rock ‘n’ Roll, comme passe-partout pour pénétrer sans bruit dans le petit monde du Metal et y foutre un bordel de tous les diables.

C’est donc en 1983 que Metallica balance leur premier pavé dans la petite mare poisseuse du genre Metal : Le séminal Kill ’em all.

En pleine vague NWOBHM (New wave of British heavy metal), le soleil brûlant de Californie enfante dans le douleur un sous-genre du Heavy Metal, un bébé violent et brutal en réaction à ce Glam Metal outrancier : L’agressif Thrash Metal. Les petits « Trasheux » abreuvés de bière bon marché comptent bien flanquer leurs baskets montantes dans les roustons du trop bien coiffé Bon Jovi et « reviriliser » un Metal affadi sous ses kilos de maquillage « Kissien ».
Le groupe semble enfin avoir trouvé une assise stable pour pouvoir avancer sereinement dans la voie métallique qui leur semble tracée.

Dave Mustaine évincé du line-up final pour cause d’alcoolisme invétéré et de prises répétées de substances illicites, vient signer avec son départ – houleux – du groupe, le véritable point de départ de l’envol stratosphérique de Metallica. C’est Kirk Hammet – ex-Exodus – qui viendra remplacer le Divin Rouquemoute, juste avant l’enregistrement de l’album.
L’accueil de Kill’ Em All reste encore confidentiel mais place le groupe parmi les leaders de l’encore neuf – et underground – Thrash Metal, offrant un début de notoriété à ces débutants aux cheveux longs.
La formation enfin au complet, le quatuor profite du buzz que leur premier album a crée dans le petit monde du Metal Californien pour écumer les salles crasseuses de la région. Les Four Horsemen se font la main et crament des centaines de médiators dans des concerts promotionnels avec des groupes comme Raven ou dans des tournées turbulentes avec les mythiques Venom et parfont, dans un déluge d’électricité et de décibels, leur petit artisanat métallique.

Après un an passé a forgé ce nouveau Metal pendant qu’il était encore chaud, Metallica s’attaque à son deuxième album avec la fougue de la jeunesse et des riffs de gratte plein la musette.

C’est à l’automne 1983 que le groupe se met à l’écriture de ce qui deviendra Ride the Lightning.
Kill ‘Em All, un an avant, posait les bases du Thrash Metal et offrait un début de notoriété aux Californiens; le groupe se devait de capitaliser sur ce nouveau genre et d’enfoncer le clou Thrash dans ce bois vermoulu qu’était devenu le Rock Ricain en ce début des années 80.
Balancer des riffs surpuissants sur des rythmiques effrénées en hurlant dans le micro, voilà ce qui normalement aurait dû nous pendre au nez. Bigger and Louder. Mais quelqu’un d’autre vient s’insérer dans l’écriture du nouvel album et compte bien griffer de sa patte crochue le futur de Metallica.
C’est Cliff Burton, le bassiste du groupe, présent lors de l’enregistrement de Kill ‘Em All mais absent lors de son écriture, qui vient s’immiscer entre Ulrich et Hetfield et va venir « inventer » le style MetallicaBurton sera un apport majeur et décisif dans le devenir Métallique de la formation. L’homme qu’Ulrich et Hetfield, en virée au Whisky à Go Go prenait pour un guitariste génial alors qu il déboîtait un solo plein de Wah-wah et de disto’ avec sa basse Rickenbaker – sur l’ancêtre d’ (Anesthesia) Pulling Teeth selon Hetfield – compte bien jouer de son influence pour faire évoluer un Thrash Metal encore statique.
L’homme possède une culture musicale étendue, passant du classique (Bach et consorts), aux grands noms du Jazz et jusqu’au confidentiel Punk Hardcore qui sévissait encore dans l’underground Californien en ce début des eighties, et va imprégner ce Thrash d’ados un peu bas du front de nombreuses autres influences.

L’album est écrit, enfin. Il faut l’enregistrer.

Leur premier label Megaforce Records n’est plus en mesure d’assurer le poids de l’organisation et de la distribution de l’album ; Metallica essayera d’autres maisons de disques pour finalement signer chez Elektra qui permettra d’assurer une meilleure promotion de leur deuxième album.
Nos Four Horsemen échaudés par leur première expérience d’enregistrement où, gamins, ils se retrouvèrent face à des techniciens de studio blasés qui préféraient s’enquiller des canettes de binouze tiédasse plutôt que les guider dans le difficile monde de l’ingénierie sonore.
Le petit succès de Kill ’em All et l’ambition naturelle qui en découle poussent le groupe à se choisir un ingé son digne de ce nom: Ce sera le Danois Flemming Rasmussen dont le travail avec Rainbow avait impressionné nos Metalleux en herbe.
C’est au cours de leur première tournée Européenne avec le groupe Venom – qui se fera voler la vedette par nos Californiens – et leur passage au Danemark – Terre d’origine de la famille Ulrich – qu’ils feront la rencontre de Rasmussen et débarqueront avec les dents qui traînent par terre aux Sweet Silence Studios de Copenhague avec le producteur et ingé son Danois.
L’entrée en studio de nos cinq amis se fait sous l’œil suspicieux des techniciens qui ne prennent pas au sérieux ce nouveau Thrash Metal de chevelus hirsutes et qui leur refilent les miettes pour l’enregistrement. Métaloche se voit offrir les sessions de nuit – de 19 h à 5 h du mat’ – pour foutre sur vinyle leur deuxième album. Mais loin de contraindre nos quatre amis, ce sera une émulation hors-norme qui sortira de ces séances de nuit.

Le manque de budget, le peu de respect accordé à leur travail et la fougue Rock de la jeunesse vont donner corps à l’album et dépasser un genre qu’ils avaient considérablement contribué à inventer. C’est d’abord sur une fausse piste que débute l’album.
Une petite guitare acoustique jouant gentiment une sorte de gigue médiévale vient t’accueillir paisiblement sur le deuxième album des Américains avant qu’un bruissement de cymbales et un riff de gratte lourd comme l’arrière-train de Mandy Muse , qui t’enfonce dans le sol comme un putain de clou rouillé à chaque coup de médiator, ne viennent t’arracher ton slip et te déboucher les feuilles à grands coups de saturation surpuissante.
Avec Fight Fire with Fire il semble que Metallica s’apprête a faire un Kill ‘Em All bis ; un album Thrash plein de rage et de fureur comme une suite logique et attendue. La puissance du riff d’Hetfield – surement le plus violent de Metallica – qui est dans l’esprit de la violence rythmique du premier album semble néanmoins avoir franchi un cap. Là où les aigus triomphaient dans le mix improbable de K E’ All, la prod de Rasmussen compresse le son, monte les graves et rajoute la lourdeur au Speed, la boue à la foudre, gravant un style, le style Metallica, au fer rouge dans la chair du groupe.
Ride the Lightning – qui est avec The Call of Ktulu un reliquat du premier album cosigné avec Dave Mustaine – continue de dérouler le cahier des charges Thrash mais l’on perçoit une évolution notable; des changements de tempo, d’ambiances, de couleurs, viennent enrichir le cœur des chansons. Un travail sérieux sur la structure même des chansons, sur sa dynamique.

Metallica sur son premier album était capable de balancer des morceaux complexes, aux nombreux riffs et aux césures chiadées (The Four Horsemen ou Seek and Destroy par exemple) mais les musiciens ont évolué et infusent à leur « bourrinage » Metal une finesse technique nouvelle relevée par une production léchée.
Ce Thrash Metal que personne ne prenait au sérieux, Rasmussen vient lui donner une crédibilité sonore tandis que Metallica lui offre une maturité musicale précoce.

C’est le son d’une cloche qui vient ouvrir le mythique For Whom The Bell Tolls.

Cette cloche comme l’hommage du futur Master of Metal aux créateurs de ce même Metal, cette cloche qui ouvrait le premier album de Black Sabbath en 1969 et qui sonnait la naissance du genre. L’hommage des gamins ne s’arrête pas là puisqu’ils reprennent en début de piste les quelques lignes du solo final de Fairies Wear Boots du Sab comme une marque de déférence envers les glorieux anciens.
Le rythme se ralentit – pour la première fois – et laisse place à la lourdeur.
Le Thrash se met en retrait et laisse place au Heavy. Tout s’alourdit, les riffs de gratte pèsent des tonnes, la basse bourdonne et remplit l’espace, se parant de mille effets inédits, les baguettes de plomb d’Ulrich tombent sur la peau de sa caisse claire comme le cul de Mandy Muse s’écroule sur les élastocs de ton slip.
L’album est lancé. Les Metalleux prennent même le risque – ce qui leur sera vivement reproché par les fans – de balancer à la face livide de jeunes chevelus abreuvés de bière et scotchés au mauvais shit, leur première ballade. Et quelle ballade ! Fade to Black.

Quelques arpèges cristallins viennent accrocher ton oreille et te serrer la gorge. L’émotion est immédiate, imparable ; les sens se figent, se polarisent comme dans l’attente d’un drame inévitable.

Ce sont les guitares qui viendront dans un déluge de fuzz sonner l’hallali du morceau. Les guitares saturées rentrent en jeu dans une césure dantesque propulsant la chanson dans une autre dimension, une dimension inconnue, que viendra conclure le solo magique d’un Hammet en état de grâce – reprenant d’ailleurs dans un hommage assumé le riff final d’Under the Sun du Vol 4 de Black Sabbath – et n’ayant pas encore tout à fait pactisé avec sa pédale wah-wah.

Metallica crée avec Fade to Black la balade Thrash par excellence, mêlant une sorte de douceur tragique, de mélancolie aux accents Celtiques s’amplifiant inéluctablement vers un crescendo plein de tension et de saturation jusqu’à la libération finale d’un solo virtuose, d’une éjaculation de notes qui viendrait souiller dans un ultime râle une structure musicale plus complexe qu’il n’y parait.

Sur la deuxième face du disque, Trapped Under Ice balance un Thrash honnête respectant le cahier des charges du genre en crachant riffs bourrins et solo survitaminé. Escape est un drôle d’accouplement – pas franchement réussi – entre sonorités Thrash et gimmicks Pop; une sorte de pilonnage Metal dans le petit cul rebondi d’une Pop qui se demande encore ce qu’elle peut bien foutre là.
C’est après ces deux morceaux en demi-teintes, que l’album va tirer ses derniers feux.
Creeping Death. Morceau épique où Hetfield en ange de la mort décrit les dix plaies d’Égypte d’une voix, qui au fil de l’album se trouve, se modèle, devient la signature du groupe.
Les Four Horsemen chevauchent ensemble sur ce monument, main dans la main. Avec Creeping Death, ils inventent un genre, inventent leur propre style, s’invente eux-mêmes, se modèlent au rythme d’un Metal à qui ils viennent d’offrir une rénovation complète et une complexité narrative et structurelle inédite. Les quatre musiciens sont à l’unisson et livrent un travail sophistiqué sur lequel ils s’appuieront pour les albums suivants en continuant de forger ce Metal encore chaud et se l’appropriant en y gravant profondément le style Metallica.
L’album bleu électrique se termine sur ce qui deviendra une marque de fabrique des Californiens: Le morceau instrumental. The Call of Ktulu termine l’album dans une apothéose musicale épique et imprévisible. Les musiciens viennent de monter de niveau, de passer un cap dans cet album et mettent à l’oeuvre leur nouvelle virtuosité en allant titiller le mythe « Lovecraftien ».
Les instruments s’accordent dans une transe électrique pour faire resurgir ce Dieu- Monstre du fond des âges, les guitares d’Hetfield et Hammet griffent la terre pour déterrer la bête sur le tempo équilibriste, morcelé d’Ulrich. Mais c’est Burton, une fois de plus, qui en chaman halluciné lance au ciel ses incantations saturées. Sa basse crache des harangues religieuses pleine de distorsion malsaine et de wah-wah grésillante dans le néant et parvient à force de prières électriques à réveiller la bête « dont l’on doit taire le nom » dans un final apocalyptique.

Ride the Lightning n’est que le second album du groupe et déjà les bases du groupe sont posées. Huit chansons, huit façon de mourir (Par la glace, le feu, l’électricité, le suicide…), des thèmes qui deviendront récurrents au fil des albums, des corrélations musicales et littéraires, des similitudes structurelles – construction d’albums en diptyque, en triptyque – et une identification sonore marquée.
Metallica en l’espace de quelques mois vient de s’affranchir d’un genre cannibale et immobile en le dépassant, en lui offrant de nouvelles voies. Il aurait été tellement facile de refaire Kill ‘Em All une nouvelle fois, de rester figé sur un style certes riche mais trop marqué, trop étroit – Anthrax ou Slayer n’en sortiront pas – pour espérer une évolution franche, un dépassement des marqueurs rigides du genre Thrash.
En abandonnant – en dépassant ! – ce sous genre du Metal, Metallica ouvre de nouvelles perspectives à sa musique; des perspectives qui vont infuser une émulation créative au sein du groupe. Une émulation qui va perdurer encore quelques années et offrir aux Metalleux du monde entier quelques uns des plus beaux albums de Metal qui soient.
Ride The Lightning , par sa modernité, sa créativité, voit les Américains s’envoler vers d’autres cieux, abandonnant la concurrence loin derrière et laissant augurer le meilleur pour la suite.

…Et la suite, on la connaît.

Renaud ZBN

« Ride the Lightning » est sorti le 27 Juillet 1984 sur Megaforce Records et Music for Nations puis chez Elektra Records le 19 novembre 1984.

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