Choir Boy – Gathering Swans : synth-pop émotionnelle

On peut être un jeune artiste américain de Salt Lake City et être obsédé par la manière tellement « britannique » de faire de la pop synthétique et sensible. Et réussir à transcender tout ça, entre belle mélancolie et excès kitsch.

CHOIRBOY
Photo : Jordan Utley

Depuis le temps que Morrissey nous fatigue, nous irrite, nous déçoit même, n’était-il pas temps de lui trouver un successeur ? (On remarquera en passant que, bien qu’il soit considéré comme un artiste « séminal », le chant de Morrissey n’a pas suscité autant de vocations que cela : pourquoi ?) Ecoutez Complainer, le premier single du second album de Choir Boy, Gathering Swans : savourez ses paroles mi-figue mi-raisin : « Roll of the dice / When I get out of bed to see / What a day so sunny / Oh I’m sure it’s not for me / It’s not that bad / I never really had it worse, no no / I’m just a complainer » (« C’est à pile ou face, quand je me lève le matin, c’est une belle journée ensoleillée, mais je suis sûr que ce n’est pas pour moi ! Mais ce n’est pas si terrible, en fait je n’ai jamais vraiment passé de mauvais moments, c’est juste que j’aime me plaindre ! »). Délectez-vous du chant lyrique, tarabiscoté, exagérément émotionnel de Adam Klopp, et admettez que vous ne vous sentez pas si loin de ce bouleversement romantique légèrement kitsch que provoquait naguère le Moz…

On peut être un jeune artiste américain de Salt Lake City et être obsédé par la manière tellement « britannique » de faire de la pop synthétique et sensible. Et réussir à transcender tout ça, entre belle mélancolie et excès kitsch.L’autre chose qui frappe d’emblée quand on découvre Choir Boy avec ce second album, c’est l’obsession totale d’Adam pour la synth-pop anglaise la plus datée années 80 : à part le duo de Hurts, il y a quelques années – auquel certaines chansons de Gathering Swans peuvent faire penser – il est difficile de trouver des musiciens contemporains aussi amoureux des codes créés il y a quarante ans par Human League, OMD et autres Eurythmics… Quand on sait qu’Adam Kopp est un jeune américain originaire de Salt Lake City, on se sent empli d’admiration devant une telle « marginalité », même si pour nous, elle nous semble… euh… un peu… ringarde !?

Mais ce qui distingue Choir Boy du tout venant de la synth-pop nostalgique, c’est ce fameux choix d’un pathos qu’on pourrait presque qualifier d’extrémiste, tant il emporte, comme un torrent, toutes les chansons de Gathering Swans vers une démesure émotionnelle qu’il est difficile de ne pas trouver admirable. Pas mal de mélodies bien troussées – malheureusement pas la totalité de l’album – permettent alors à l’Art d’Adam de parvenir à une sorte de transe mélancolique, en équilibre – parfois précaire – entre sensibilité déchirante et exhibitionnisme un tantinet exagéré.

Bref, lorsque ça fonctionne, c’est magnifique : Toxic Eye est une merveille, qui, enluminée par une trompette parfaite, s’élève vers une sorte de sommet de pop sophistiquée ; Nites Like This parvient à instiller une superbe atmosphère de rêve éthéré qui transcende la froideur électronique de l’orchestration. Lorsqu’elle ne fonctionne pas, la musique obsessionnelle de Choir Boy peut être au contraire fatigante, voire dérangeante, comme peut l’être le spectacle de l’épanchement sentimental d’un ami. Mais après tout, n’est-ce pas là la fonction première d’un artiste, de nous pousser en dehors de notre zone de confort ? On sent bien qu’avec quelques ajustements, cette musique pourrait devenir très commerciale, voire même populaire, mais ce n’est pas a priori la démarche de Choir Boy.

Et c’est peut-être comme ça qu’il faut interpréter les choix de pochettes curieux d’Adam : vampire kitsch pour son premier album, Passive with Desire (2017), un portrait gore pour celui-ci, et pas grand-chose à voir a priori avec la musique qu’elles illustrent. Ou alors, justement, les visuels surprenants du groupe sont un message ambigu à l’intention de l’auditeur : il y a plus de second degré dans la démarche de Choir Boy qu’on lui en ferait normalement crédit. Mais le fait d’être capable de ne pas se prendre au sérieux ne fait pas d’Adam un artiste moins sincère… Et ça, ce n’est pas banal !

Eric Debarnot

Choir Boy – Gathering Swans
Label : Dais Records
Date de sortie : 7 mai 2020

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