L’Établi – Robert Linhart : la grande classe ouvrière

En 1978, le sociologue et philosophe Robert Linhart sort chez Minuit un livre en forme de témoignage, celui d’une année passée comme ouvrier à la chaîne chez Citroën. Un récit d’une portée politique et littéraire exceptionnelle.

Chaîne de montage de la 2CV dans l’usine Citroën de Levallois (vers 1981).

Mai 68 vient de se terminer et pourtant rien ne semble avoir vraiment changé dans les usines. Robert Linhart vient de se faire embaucher à la chaîne chez Citroën. Fondateur en 1967 de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes, UJCML puis en 1968 de la Gauche prolétarienne, cet universitaire proche de Louis Althusser fait partie de cette frange d’intellectuels français rattachés au mouvement des « établis » qui, à partir de 1967, décident de quitter l’université pour aller travailler en usine afin de préparer et de sensibiliser les ouvriers à l’idée de “révolution”. En septembre 1968, il prend un poste d’OS 2 – le second grade en partant vers le bas, OS 1, étant réservé aux étrangers – dans l’usine Citroën de la porte de Choisy à Paris où l’on fabriquait des 2CV.

L'Établi - Robert LinhartDurant presque un an, il va vivre aux côtés d’ouvriers algériens, yougoslaves, marocains, italiens, espagnols, maliens et bien sûr français. Il va vivre la dureté du travail, découvrir et subir le bruit assourdissant des machines, les humiliations, le racisme ambiant, les douleurs physiques, les insultes, la peur, la méfiance vis-à-vis des jaunes du syndicat CFT, la domination des petits chefs, etc… il décrit tout ça avec une minutie extrême, détaillant tous les rouages du système, le fonctionnement de l’usine, notamment la violence psychologique qui y règne, où l’ouvrier est sans cesse rabaissé, réduit à sa condition de simple numéro interchangeable, lui cet OS que l’on tutoie, que l’on ne nomme pas, que l’on ne regarde pas quand on s’adresse à lui, que l’on considère comme un simple exécutant dénué de toute humanité. Car l’usine n’a que faire des sentiments et des états d’âme de ses ouvriers. “Tu es là pour exécuter ou sinon tu prends la porte”. Et quand les ouvriers décident sous l’impulsion de Robert Linhart de monter un comité d’action, de débrayer pour manifester contre ces 45 minutes de travail supplémentaire par jour, le cassage, le laminage en règle s’organise, les chefs et les contremaîtres se mettent à harceler les ouvriers, et surtout les meneurs pour les pousser à la faute, pour provoquer leur licenciement. Le système répressif fonctionne à plein régime.

J’ai découvert ce livre à travers les cinq extraits qu’a lus Sami Frey pour le feuilleton de France Culture en 2016. Une lecture magnifique qui m’a permis tout de suite d’entrevoir un style, une écriture très dense, sans fioriture ni misérabilisme, d’une honnêteté totale et d’une grande force dans un récit qui frappe par la justesse, la puissance et la portée de son propos, même 43 ans après sa première sortie en librairie.

Un livre qui restera sans aucun doute comme l’un des plus importants témoignages de ce qu’était le travail en usine juste après 68. Un récit à la portée politique, littéraire, anthropologique et sociologique exceptionnelle. Un chef-d’œuvre.

Benoit RICHARD

L’établi
Roman français de Robert Linhart
185 pages – 6.50€
Editeur : Editions de Minuit
Collection : Double
Date de parution : 1981

Les 20 premières pages :