[Ciné Classique] The Killer – John Woo : Majestueusement funèbre, jubilatoire et poétique

En attendant avec curiosité le remake féminin réalisé par John Woo lui-même, coup de projecteur en trois axes sur l’important The Killer, une œuvre qui a révolutionné le genre du film policier d’action.

the killer

Biographie :

«Je reconnais que la violence, sous quelque forme qu’elle se manifeste, est un échec. Mais c’est un échec inévitable parce que nous sommes dans un univers de violence», déclare le philosophe Jean-Paul Sartre, en 1947. Cette constatation, John Woo, né le 10 mai 1946 à Canton, en Chine, la mesure à ses dépens. Alors que sa famille, abandonnant tous ses biens, a émigré à Hong-Kong en 1951, il est témoin d’un meurtre perpétré devant chez lui. Scolarisé à 9 ans grâce aux dons de familles catholiques américaines, il est initié par sa mère aux films occidentaux, mais vole des livres de cinéma dans les bibliothèques et librairies. Collégien, il réalise des courts métrages 8 mm avant d’intégrer les studios Cathay en 1969 comme assistant de production et scripte. Deux ans plus tard, il est engagé dans l’importante maison de production Shaw Brothers et devient le collaborateur personnel du réputé Chang Cheh, spécialiste des films d’art martiaux, avec lequel il apprend les bases fondamentales. En 1973, il réalise son premier film, The Young Dragons, et décroche instantanément un contrat avec la Golden Harvest, pour qui il tourne sans succès du kung-fu et des comédies. Il envisage d’arrêter le cinéma quand il rencontre le réalisateur et producteur Tsui Hark, qui le prend sous son aile. Désir retrouvé et liberté totale acquise, il sort en 1986 Le Syndicat du crime, record du box-office hongkongais, polar introduisant la figure du héros brisé par la vie en quête de rédemption à travers la violence (Heroic bloodshed). Il se brouille avec Tsui Hark en 1987. Deux ans plus tard, The Killer éclabousse les écrans. John Woo enchaîne avec l’épatant Une balle dans la tête (1990), Les associés (1991), et A toute épreuve (1992) référence majeure de la fusillade acrobatique (gun fight). Le succès lui permet de travailler aux Etats-Unis où seul le remarquable Volte/Face en 1997 trouve l’enthousiasme public et critique. En 2000, il réalise le décevant Mission impossible 2 et Windtalkers en 2002. De retour en Chine en 2008, il sort la monumentale fresque Les Trois Royaumes, plus gros budget et box-office du cinéma chinois. Son œuvre l’élève au rang de virtuose, même s’il s’en défend, et lui vaut de recevoir en 2010 le Lion d’or d’honneur à la Mostra de Venise.

Contexte :

The Killer sort le 6 juillet 1989 sur les écrans hongkongais, un mois après le massacre de la place Tian’anmen à Pékin, répression sanglante aux manifestations d’une jeunesse qui aspire à la démocratie et rejette la corruption. Hong-Kong se trouve encore sous la férule de l’Empire Britannique avant sa rétrocession à la Chine en 1997, lorsque le réalisateur profite du statut particulier de cette mégalopole, politiquement autonome et tournée vers l’Occident, pour avoir une totale liberté d’expression. Ses réussites – Le syndicat du crime 1 & 2 – lui offrent aussi l’indépendance financière. A la fin des années 80, le polar ronronne aux Etats-Unis : John Woo, de l’autre côté du globe, et avec The Killer, série B crépusculaire, en a dynamité les codes. La face du film noir en est changée à jamais. Ce film rencontre un énorme succès critique et suscite l’admiration de Martin Scorsese et de Quentin Tarantino.

Désir de voir :

“Une œuvre révélatrice pour l’étude de la fusion des cultures cinématographiques occidentale et asiatiques”, constate l’écrivain Kenneth E. Hall, pour définir la place particulière de The Killer. En effet John Woo, bercé par le cinéma de la Nouvelle Vague, adapte librement Le Samouraï «J’ai toujours pensé avoir beaucoup de points commun avec Jean-Pierre Melville» – sorti en 1967.  L’auteur évoque également une fiction méconnue, The Window (1968) de Patrick Lung Kong, sans pour autant gommer les influences de Sam Peckinpah, Martin Scorsese, Sergio Leone, Akira Kurosawa et la tradition du film de sabre de Chang Cheh. Ce mélange des cultures donne un ton singulier à cette fiction d’une violence extrême (interdit en salles aux moins de 16 ans en France à sa sortie en 1995, voire interdit tout court dans d’autres pays) qui compte pas moins de 120 morts et un romantisme exacerbé rappelant étonnamment les mélodrames de Douglas Sirk. S’appuyant à nouveau sur la star de la télé, Chow Yun-fat, pour convaincre Tsui Hark de le produire malgré leur mésentente, le metteur en scène impose définitivement sa scénographie, composée d’une audacieuse stylisation dans les combats, de véritables ballets de « gunfight » chorégraphiés comme des pas de danses de Gene Kelly et Fred Astaire dont il admire le travail. Ce long métrage débarque en catimini au Festival de Cannes 1989 et provoque instantanément des réactions dithyrambiques dans la mesure où il explose les traditionnels codes de mise en scène de films d’actions avec séquences de ralentis, lyrisme, multiplications de points de vue, dilatation du temps, répétitions, volées de balles ininterrompues, jets de sang et arrêts sur image, tout en incorporant une dramaturgie shakespearienne associée à un montage sophistiqué. Cette œuvre somme digère toutes les inspirations cinématographiques, pérennise des figures de style, invente ses gimmicks obsessionnels (arme dans chaque main, figure du double, symbole catholique, vols de colombes, etc), scelle le principe du “mexican stand-off” (deux ennemis se visent en face à face), glorifie la fraternité masculine et le code d’honneur. Fraîchement accueilli à Hong-Kong, célébré à l’étranger, ce vertigineux opus en deux versions (110 minutes pour l’international, 141 minutes à Hong-Kong) est considéré comme culte. Un quart de siècle plus tard, il inspirera directement Jim Jarmusch, Robert Rodriguez, Quentin Tarantino, les frères Wachowski et Johnnie To. Majestueusement funèbre, jubilatoire et poétique, The Killer reste «inside me» pour les amoureux du 7e art.

Sébastien Boully

THE KILLER
Film Hongkongais réalisé par John Woo
Avec Chow Yun-Fat, Danny Lee, Sally Yeh, Chu Kong
Genre : Action / Policier / Drame
Durée : 1h50
À voir en DVD : Édition HK Vidéo

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