Une nouvelle possibilité pour l’économie musicale : l’abonnement

Kim, musicien prolifique, militant en faveur de nouvelles manières de créer de manière pérenne la relation entre l’artiste et son public, nous offre ses réflexions sur la situation actuelle, désastreuse pour tous, et ses idées pour une “sortie de crise par le haut”. Passionnant !

Kim Giani

Confinés !

Au mois de mars, comme beaucoup de musiciennes et de musiciens, j’ai vu mon agenda se vider, mes engagements de concerts s’annuler, mon métier, celui de musicien de spectacle, s’effondrer. Un virus s’apprêtait à confiner la planète et rendait impossible tout rassemblement. Le souci, c’est que ces rassemblements étaient devenus nécessaires pour que nous pussions exercer nos métiers du spectacle… Dans un premier temps il a fallu accuser le coup. Toutes ces annulations ! Dans nos métiers se sont des choses qui arrivent. Alors nous avons trouvé des solutions. Quelques remboursements, du chômage partiel, des reports, et notre régime qui permet de percevoir un chômage d’une année grâce aux cotisations de l’année précédente. Puis un report national de nos allocations… sans pour autant savoir si nous allions pouvoir rejouer ni percevoir de salaires…

Dans ce contexte, après quelques jours de panique, je me suis autorisé à me poser une question. Je dis « autorisé », car les paradigmes de l’industrie musicale se sont enchaînés sans que nous puissions débattre de quoique que ce soit. Et ce, de manière encore accentuée depuis 2000 et la crise du disque. Je me suis demandé : « Mais au fait, comment en sommes-nous arrivés à ce point où les concerts sont si indispensables à toute la structure professionnelle des musiciennes et musiciens ? ». Bien sûr il y a des musiciennes et musiciens qui vivent de la musique synchronisée à l’image, il y a des vedettes dont les musiques passent en radio et qui vivent donc de droits d’auteurs. Mais les autres ? Comment nous sommes-nous fait guider vers cet unique chemin, l’inévitable séquence concerts / disque / concerts / disque ? Et comment faire dès lors qu’on ne peut pas faire de concerts ? La musique est-elle synonyme de concentration d’individus cherchant à se coller, à se tousser les uns sur les autres ?

Mais comment en est-on arrivés là ?

Kim dessin
Dessin : Kim Giani (D.R.)

Il fallait que je reprenne tout depuis le début. J’ai regardé ce que j’avais moi-même traversé. J’ai commencé à sortir des disques dans les années 90. Comme j’étais lycéen, puis étudiant, puis livreur de pizzas, puis enquêteur chez Ipsos, je ne me posais pas la question de la professionnalisation. Il faut dire aussi qu’à cette époque-là, il était mal perçu de tourner. Les musiques live qui vendaient du ticket devaient être festives. Sinon il nous restait des chemins de traverse, non pérennes. Ce n’était pas si grave, plein de gens vivaient alors du disque. Alors nous recherchions des contrats discographiques. J’ai même entendu dire que dans les années 80 un contrat discographique pouvait dispenser de concerts. Les avances étaient juteuses, les ventes se déroulaient bien et les distributeurs travaillaient. A la fin des années 90, je gagnais un peu plus d’argent, alors que je sortais mes disques sur des labels modestes. La distribution était fiable.

Puis il y eut la crise du disque, et tout le monde s’est mis subitement à adorer faire des concerts. Personnellement j’avais de la chance, j’aimais vraiment jouer sur scène. J’ai quitté mon emploi, j’ai joué beaucoup, et je suis devenu intermittent du spectacle. Partout j’entendais dire que la crise du disque rendait les métiers qui en découlaient de plus en plus précaires. Nous, les musiciennes et musiciens de modeste envergure, n’avons pas cherché de solutions. Nous avons foncé sur scène. Persuadés que ce modèle, concerts / disques, pouvait être équilibré.

Un crachat à la face…

20 ans plus tard, tout s’écroule, nous ne pouvons plus jouer. Nous sortons nos webcams. Puis, au déconfinement, certains reprennent la route, alors que certains magazines titraient qu’il n’y aurait plus de concerts. Il y en a eu. Ce fut dur, cet été 2020. Les streams ne décollaient pas. Les mélomanes assuraient vouloir soutenir la musique, mais rien ne se passait vraiment. Le boss de Spotify nous a craché à la face, affirmant que les musiciens étaient des feignants. Puis il y a eu Pierre Pouëssel et son « la bamboche, c’est terminé », aussi méprisant qu’un Patrick Cohen non masqué, en train de nous expliquer que nous sommes des irresponsables et que les scientifiques sont des guignols. Combien de temps allons-nous supporter de nous faire traiter comme des gamins par des darons autoproclamés au sourcil patriarcal ? Combien de temps les plateformes de streaming vont-elles se servir de nous comme de passe-plats entre annonceurs et marques en tout genre, nous jetant la pièce au passage ?

J’ai adoré le streaming en 2010, car il me semblait être un chaînon manquant dans l’écoute de disque : celui de la découverte rémunérée par clic, nous transformant en « prosommateurs » curieux. Mais rien n’a été ré-évalué, et aujourd’hui le stream, eh bien ça craint un max !

L’illusion

Reprenons les problèmes tels qu’ils se posent aujourd’hui : les concerts sont quasi impossibles, les disques ne se vendent plus assez. Que voulons-nous ? Jouer de la musique et créer une interaction. Le disque est souvent un procédé de création lent, et lever des financements, puis projeter une publication relève souvent du casse-tête. C’est peut-être ce qui a créé la crise du disque au début de 2000.

Je me souviens de mélomanes qui attendaient en vain la sortie de tel ou tel album. La recherche du format le plus rentable a aussi été une connerie fatale, entièrement orchestrée par les maisons de disques qui tentaient de s’en mettre plein les poches sans prendre le temps de s’intéresser à l’internet 1.0, celui de Emule. A l’arrivée du haut débit le crash fut intense. Mais les librairies gigantesques des maisons de disques leur assuraient un roulement correct pendant que les musiciens se transformaient en globe-trotters. Les royalties misérables ont empêché les musiciennes et musiciens de même rêver de pouvoir vivre de leurs créations, de leurs disques, et les ont obligés à se projeter en saltimbanques de Facebook et Instagram pour créer des communautés, pillés par leurs partenaires promo et production. Nous sommes devenus des garçons de cafés. Nous allons et venons d’un bout à l’autre de la salle en servant tout le monde, sauf notre musique. Produire un disque coûte en moyenne aujourd’hui le même prix que sa promotion. Une fois le distributeur passé par là, c’est la visibilité que l’on se paye, ce n’est aucunement la création. Et on en sort sans aucune trésorerie pour la suite, pour un autre projet discographique…

On produit donc à perte dans l’illusion qu’on va jouer en concert, gagner notre vie et vendre ou placer quelques pièces. Tout ça avec en ligne de mire un hypothétique podium. C’est de lui dont il faut se séparer. Ce podium fantasque qui fait croire à chaque musicienne et musicien que la force du nombre impose le respect. Au mieux, cette illusion engendre la compétition et tout ce que cette idéologie merdique a de désastreux. On en voit les résultats sur la planète. Dans ce cirque débile les mélomanes eux aussi se font avoir. Une promesse de lumière et zou, les fans rappliquent, hystériques. Tout ça pour le podium.

L’opportunité de l’abonnement

Kim Patreon

Le Covid se fout du podium. Il détruit tout. Et c’est une opportunité. Celle de faire revenir la musique au centre du débat, en attendant de pouvoir jouer dans des ambiances de live de folie à se postillonner dessus à qui mieux mieux. De quoi avons-nous besoin ? De plus de public ? Non. D’un public plus engagé. Il ne s’agit pas de soutenir les musiciennes et musiciens, car le soutien sent la peine, mais de les suivre et de passer un contrat. Et un contrat bien sûr adaptable à toutes les bourses. De quoi a besoin de public ? De se sentir respecté par des acteurs musicaux surprenants et respectueux de ce pacte. Quel est ce pacte ? L’abonnement. Des sites le proposent et mon préféré est Patreon. En vous engageant mensuellement à la mesure de vos moyens, les musiciennes et musiciens pourraient trouver une écoute, un sens à ce qu’ils produisent, une régularité financière, un défi. C’est à dire tout. Lorsque vous achetez une chanson en mp3 directement à une musicienne, un musicien, à 1 euro, vous faites une action qui paye 10000 fois plus que certaines plateformes. Certes sans les algorithmes, sans la viralité, sans panorama commercial. Peut-être que dans un premier temps, ce format d’abonnement pourrait être une alternative à l’autre manière d’écouter de la musique, en physique ou digital. Au minimum, cela volerait des parts de marché aux autres systèmes, qui devraient se re inventer. Mais cela apporterait des fonds plus confortables aux créateurs de contenus. Rendez-vous compte qu’il suffit de 200 abonnements pour que votre musicienne ou musicien préféré puisse vivre correctement ! Et comprenez que votre portefeuille ne serait pas vide après cela. Il vous resterait de quoi acheter encore de la musique, en bacs ou en ligne, largement. L’abonnement est une solution à envisager d’urgence. La musique peut vivre une nouvelle révolution économique si l’on commence à donner du sens à la relation qui nous lie à nos musiques préférées, hors des réseaux sociaux qui ont bien compris ce principe, mais… sans musique.

Se rapprocher avec un pacte, un engagement mutuel : l’abonnement.

Kim

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