Stefan Bekte (Pole) – Fading : un album intelligent, noir et grinçant

Stefan Betke et son projet Pole de retour avec Fading, un album moins dub et groove, plus noir et grinçant que les précédents. Un bijou de techno intelligente, minimaliste et raffinée, épurée et riche.

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© Ben de Biel

Waldorf 4-Pole

De Pole ou de Stefan Betke – l’artiste allemand qui porte ce projet – on se souvient surtout la trilogie sortie au tournant du 20ème vers le 21ème siècle, 1,2 et 3. Une trilogie que Mute a opportunément ressorti, en coffret et remastérisée en Avril 2020. Une trilogie qui a connu un vrai succès, et qui a été remarquée pour sa très grande originalité, son inventivité, sa créativité – un vrai compliment quand on sait que l’electronica fourmille d’inventeurs, de créateurs, de magiciens du son, de bidouilleurs de génie. Betke, pour sa part, avait été eu la chance de casser le Waldorf 4-Pole qu’il utilisait pour mixer. Non seulement il avait le nom du projet mais il avait aussi un son : le Waldorf 4-Pole donnait maintenant des pops, scratchs, blips particulièrement intéressants. Ils sont devenu la marque de fabrique, le son, de Pole. Peut-être la raison du succès.

Dubtronica

cover-Pole-FadingOu peut-être était-ce le fait qu’1, 2, 3 pouvait assez facilement être rangé dans une boite avec une étiquette – dubtronica. C’est vrai que Stefan Betke nous avait offert des albums électros ambient gratouillants, blippants, une musique sinueuse, frémissante, ondoyante doucement sur des rythmes dub régulièrement illuminée d’éclairs synthétiques. L’impression d’être en train de regarder un champ de blé onduler au milieu d’un orage d’électricité statique. Une musique souple, d’une lenteur sereine, calme, très légèrement grondante. Une musique riche et tout le temps surprenante. Très homogène. D’ailleurs, les couleurs des pochettes, unies et mates – 1, en bleu nuit ; 2, rouge et 3 en jaune soleil – illustraient parfaitement l’homogénéité et la continuité du projet. A un point tel qu’il reste quand même assez difficile de les distinguer.

Fondu enchaîné

Stefan Betke a progressivement, lentement mais sûrement évolué, gardant un pied dans l’ambient dub et avançant l’autre vers des territoires un peu différents. Expérimentant toujours plus avant. Moins de filtres et donc moins de scratchs et autres blips. Toujours du groove, toujours ces racines dub mais un son plus dynamique, plus rapide, plus syncopé, des sons plus grinçants. Cette évolution était déjà très claire sur Wald, le précédent et dernier album de Pole sorti en 2015. Betke avait réussi à se renouveler en gardant la même base. La mutation, l’évolution continue avec Fading, tout en revenant malgré tout vers les origines. Un fondu enchaîné vers le futur qui lorgne vers le passé. Un bijou de techno intelligente, minimaliste et raffinée, épurée et riche.

Noirceur atonale

Fading est moins dub et groovy que les précédents. La musique que nous propose Stefan Betke est moins sereine, moins calme, moins souple, mais aussi quelque fois assez méditative. L’album balance entre une lenteur noire aux rythmes heurtés avec des passages plus alertes mais assez nerveux. Le premier prend quelque fois le pas sur le second, ou l’inverse. Tout ça avec les filtres qui ont repris une (petite) place comme dans Drifting ou Fading – symboliquement, les morceaux qui ouvre et clôturent l’album –  ou dans Tölpel ou Röschen. Les rythmes sont beaucoup plus syncopés, marqués qu’avant. Les synthés sont plutôt distordus. Les quelques boucles à tendance “mélodique” sont parfois atonales, dissonantes, faisant quasiment grincer des dents, donnant l’impression d’avoir été tracées sur un tableau noir avec l’ongle – Tölpel, encore, qui termine sur quelques notes isolés sur un fond de scratchs comme un glas qui sonne. Des morceaux très lents, très grinçants – Erinnerung ou Traum. Une mention particulière à Nebelkrähe, le bien nommé, dont les synthés qui chuintent et sifflent comme des serpents nous envoient dans un univers de brouillard, de fantômes, une lande glacée survolée d’oiseaux noirs. Il n’y a guère que Tangente et Röschen pour être, de manière décalée, un peu plus alertes mais avec beaucoup de nervosité, de tension – avec Tangente, on a l’impression d’entendre un danseur de claquettes au ralenti mais qui a perdu le fil … un fil que Betke, lui, n’a pas perdu.

Alain Marciano

Pole – Fading
Label : Mute / PIAS
Parution : 6 Novembre 2020

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