“The Human Stain” : les contes ténébreux de Saigon Would Be Seoul

Après Everywhere Else Left Behind en 2019, Mirza Ramic poursuit son escapade solo loin de ses habitudes avec Arms And Sleepers pour un second disque de Saigon Would Be Seoul où il peut affirmer ses penchants les plus minimaux ou les plus ambient. Analyse d’une belle réussite.

Dans un premier disque solo bouleversant, Mirza Ramic évoquait son enfance et son déracinement loin des combats de l’ex Yougoslavie. Bien que taiseux et instrumental, exception de quelques poèmes et autres paroles égrenés tout au long de complaintes douloureuses, Everywhere Else Left Behind racontait l’indicible en se colletant à un langage sans mots. The Human Stain reprend l’histoire là où nous l’avions laissé, Mirza Ramic évoque ici le lent apprentissage d’un jeune garçon avec sa mère à la découverte d’un pays étranger qui devra devenir le sien.

Construit autour de seize miniatures, The Human Stain privilégie l’instantanéité à travers des propos ramassés et des morceaux brefs et courts. On pensera parfois aux mêmes climats que l’on entendait dans les disques de Ignacio Nieto Carvajal alias Bosques De Mi Mente, No Sobreviviremos Otro Invierno en particulier dont on ne saurait trop vous conseiller l’écoute. Plus abstrait et moins mélodique que Everywhere Else Left Behind, The Human Stain est peut-être aussi plus sombre et plus claustrophobe, plus anxieux.

Peu de lumière pénètre dans les compositions de Mirza Ramic sur ce disque extrêmement dépouillé et déconstruit. Au regard de cette noirceur digne de Soulages, il n’y aurait guère que le Bohren & Der Club Of Gore de Piano Nights (2014) pour venir concurrencer Ramic sur ce territoire-là.

Tout devient vite cotonneux, ouaté mais d’un inconfort malhabile, d’un malaise qui va grandissant, d’une torpeur qui culmine à la somnolence, d’un état second qui irrite, d’une tension nerveuse qui s’installe, d’un ennui qui se faufile sous la peau. A l’image du Vincent Gallo de When (2001), Mirza Ramic construit de petites perles de mélancolie presqu’oubliables mais paradoxalement si précieuses.

Mais là où réside toute l’intelligence du disque c’est peut-être précisément dans la brièveté des pièces instrumentales qui permettent à chacun des titres d’imposer malgré eux une forme de frustration mais aussi la possibilité d’y intégrer ses propres angoisses, ses propres questions.
Bouleversant et arrache-coeur de bout en bout, The Human Stain frappe là où cela fait mal, là où cela pique, on y entend des moments qui touchent au sublime comme ce Normal Jungle Law, une fois n’est pas coutume, porté par une voix sèche.

Mirza Ramic joue avec toutes les nuances possibles allant du néo-classique jusqu’au Dark Ambient. If This Is A Man, plage la plus longue du disque, se rapproche des travaux de Greg Haines ou de Luke Howard quand il ne se fait pas plus délicat comme sur le merveilleux Form And Feeling. Il faudra prêter une grande attention au choix des titres qui en dit long sur la narration.
Mirza Ramic semble hésiter entre le territoire forcément idéalisé de l’enfance et l’envie d’un avenir (peut-être) plus radieux. D’ailleurs en chute de The Human Stain, Saigon Would Be Seoul nous promet des jours plus heureux.

Et si finalement Mirza Ramic était tout autant un conteur qu’un musicien, son registre à lui n’est pas celui de la fiction mais celui de l’intime mais d’un intime qui finit par ressembler un peu au nôtre.

Greg Bod

Saigon Would Be Seoul – The Human Stain
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Sortie le 30 octobre 2020