[interview] Il est Vilaine : “On utilise que des machines des années 80…”

Après une flopée de maxis, le duo Il est Vilaine (Simon Says et Florent Frossard) se lance avec un premier album d’électro 80’s, plein de collaborations luxueuses et riches, plein de morceaux variés et différents. Un album pour retracer et résumer leur parcours. Rencontre et discussion détendue avec les deux compères.

Il Est Vilaine
© Marc De Sant

Benzine : Puisque “Les mystères de Lorient” est votre premier album, peut-être pourrions-nous commencer par une présentation…

Simon: Moi c’est Simon (Says)…

Florent 
: et moi, c’est Florent (Frossard).

Simon
: On s’est rencontrés en 2014 derrière les platines et on a fait très rapidement un premier disque qui s’appelle Scandale et ensuite on a enchaîné avec un deuxième EP, Surf Rider en 2015. Puis, il y a eu un 45 tours qui s’appelle Une Petite Satu  et après, il y a eu la Regla del Juego et un dernier 45 tours qui s’appelle Vilaine

Florent : qui est plus pop…

Simon : oui, limite pop française, chanson française, les inspirations, c’est un peu Bashung, les Rita Mitsouko. À chaque fois tous les artworks ont été faits par Apollo Thomas, qui a fait l’artwork de l’album. Et donc, l’album nous a permis de jeter un pont entre tous ces disques qui, parfois, avaient un peu surpris les gens. Les deux premiers EPs étaient très électro. Ensuite, quand on a commencé à faire d’autres choses, les gens étaient un peu surpris. Une petite satu, c’est vraiment un  petit morceau de garage rock, un peu produit salement, un peu vénère et Vilaine, pour le coup, c’est un truc plus produit, plus français. Voilà, on avait envie d’expliquer tout notre parcours au travers de l’album.

“On a essayé de faire un album qui retraçait tout notre parcours.”

Benzine : L’album est donc une sorte de synthèse, de mise en perspective de tout ce que vous avez fait avant. C’est la raison pour laquelle vous dîtes que vous aviez envie d’un format plus long pour vous exprimer. Mais vous n’avez pas repris d’anciens morceaux.

Simon : Très Honnêtement on y a pensé. Il y avait des morceaux qui avaient plus ou moins bien marché. Mais on trouvait ça beaucoup plus excitant de partir d’une page blanche, et d’essayer de faire mieux, de réaffirmer différents styles qu’on avait d’explorer. Dans l’album, il y a… par exemple Cris en thème qui est un le pendant de Une Petite Satu et Phare Ouest, un morceau un peu calme avec Yula (Yula Kasp) au chant, qui va être un peu le pendant de Vilaine. On retrouve ces différents styles mais avec de nouveaux morceaux. On trouvait ça plus amusant. Plus cool.

Benzine : Pour cet album, donc, à commencer par le commencement… la question à ne pas poser, la Bretagne, c’est important pour vous ?

Florent : Ma mère est bretonne… après, au-delà de ça, c’est surtout pour le jeu de mots ; on a des attaches en Bretagne, mais ce n’est pas pour ça!

Simon : Les bretons sont les rois du calembour ! Un journaliste a écrit que nous étions “les rois du calembour”, mais la musique, c’est sérieux ! Là on ne transige pas.

Benzine : Il y a un contraste dans l’album. Un côté potache – le nom du groupe, le titre de l’album — ou la description du projet – on ressort les vestes en jean et on part en mob sur les routes du Morbihan. Et à côté de ça, la musique est sophistiquée, travaillée, subtile. Comme si vous vouliez donner un côté ludique à une musique qui n’est pas si ludique que ça.

Florent : On aime s’amuser mais avec sérieux (rires)

Simon : Ça fait plaisir d’entendre que la musique est sophistiquée, mais c’est clair qu’on avait, dès le départ, rien qu’avec le nom, cette volonté de ne pas se prendre trop au sérieux. Je trouve…

Florent : nous trouvons…

Simon : oui, nous trouvons qu’il y a des choses qui sont parfois trop bien ficelées, tout est attendu. Si c’est un groupe de métal, ça va être tel type de musique, telle image. Ce que je trouve amusant, c’est de surprendre. Autant avec les visuels qu’avec les noms… un journaliste nous avait appelé « les rois du calembour », et au lieu de s’en vexer, on en a joué, on est allés encore plus loin. Par contre, nous, ce qu’on aime, c’est la musique. Là, on ne transige pas.

Benzine : J’ai l’impression que l’album est assez sombre. Vous partagez ce constat ?

Florent : Le morceau le plus joyeux, ce serait Les Mystères de Lorient, le reste est plus sombre.

Simon : Quand on se trouve un peu niais, on essaie d’en sortir en donnant un côté plus grave, et c’est ce qui crée le décalage avec les titres des morceaux.

Benzine : Niais ?

Florent : Cheesy!

Simon : Personnellement, si je devais donner mon avis sur les morceaux, il y a certains morceaux que je ne trouve pas si dark que ça.

Benzine : Les références aussi donnent à votre musique ce côté sophistiqué. Ce n’est pas forcément très flatteur de jouer au jeu des comparaisons. Votre musique vaut pour elle même. Mais il y a ce côté un peu citation, un côté électro vintage…

(ils se tournent et montrent leurs machines)

Simon : On utilise que des machines qui ont été créées dans les années 80. C’est ce qui donne cette patte vintage. Après, dans la composition, on essaye de ne pas non plus plus d’être trop dans un cliché de références. On ne voudrait pas ça. On essaye d’être le plus sincères possibles

Florent : C’est vrai que la typologie du son est vraiment liée aux machines. C’est ce qui fait qu’on retrouve un grain qui est assez spécifique. On a vraiment un côté eighties dans ce qu’on fait.

Benzine : Comment travaillez-vous ? Sachant que l’un d’entre vous était à Naples… et qu’il y a beaucoup d’invités. Comment se passe l’amalgame ?

Florent : On avait pas mal d’idées qui commençaient à prendre forme avant que je parte. Pendant mon séjour là-bas, j’y ai passé 6 mois, on bossait pas mal sur zoom, chacun de notre côté, et on faisait des réunions, on assemblait ce qui nous paraissait chouette ensemble. Cela nous a permis d’écrire tous les morceaux instrumentaux. Ensuite, on a fait venir les chanteurs après, une fois que les bases étaient posées.

Benzine : Les chanteurs apportent aussi leur contribution ?

Simon : On faisait une réunion avec eux où on leur faisait écouter le morceau, on leur donnait la thématique du morceau. Par contre on les laissait libres d’écrire les paroles et de nous proposer la mélodie que eux avaient imaginée. Ensuite on retravaillait avec eux. Des allers-retours… tout s’est fait de manière assez naturelle, assez rapide. En même temps, les gens qu’on a choisis, on les connaissait déjà. On savait déjà pourquoi on les choisissait. Ce n’était pas par hasard.

Benzine : Vous aviez déjà travaillé avec les personnes que vous avez invitées ?

Florent : Oui, on les connaissait personnellement, on connaissait leur travail, ça nous paraissait intéressant de bosser avec eux, justement parce qu’on connaissait ce qu’ils avaient déjà fait. On trouvait leur musique, leur style intéressants.

Simon : On avait travaillé une fois avec la voix de Chloé Raunet qui chante sur Yvré l’évêque. On avait travaillé sur un morceau qu’elle avait fait avec Red Axes (ndlr : un remix d’Incognito sur l’album Caraxes), on avait travaillé sa voix, ça s’était bien passé, on était resté en contact avec elle. Tous les gens, on les connaissait. Quand on a commencé à travailler sur l’album, il y a certains morceaux pour lesquels ça s’est présenté comme une évidence de travailler avec ces personnes là.

Benzine : Donc, quand vous avez commencé les morceaux, l’idée de collaborer avec d’autres personnes était déjà là, où est-ce venu après ?

Florent : L’idée était de collaborer avec des gens, on ne voulait pas chanter sur tous les morceaux. Et puis, tous ces gens proposent d’autres dimensions. Ce sont d’autres univers. Pour les thèmes qu’on avait proposés dans l’album, on n’était pas les mieux placés pour chanter dessus. Typiquement, sur Les mystères de Lorient, on avait essayé et c’était pas ça (rires).

Simon : On a écrit certains morceaux en les pensant instrumentaux et, à force de les travailler, on avait l’impression que le morceau n’était pas complet sans une voix. Après, est venue la réflexion de qui, pourquoi, comment.

Benzine : Vous avez des idées de mélodie quand vous composez ? Et quand la personne que vous invitez propose sa propre mélodie, ce n’est pas du tout ce que vous attendiez

Simon : Si, des lignes de voix, parfois, on en avait. Par exemple, j’avoue que sur Phare Ouest, avec Yula Kasp, on la connaissait sous un certain angle qui est plus spoken word, assez sombre, des ambiances un peu plus noires, et elle nous a proposé un chant un petit peu à la Brian Ferry, quelque chose d’assez enlevé. Au départ, ça nous a énormément surpris. C’est l’intérêt des collaborations, d’aller plus loin, de ne pas rester dans l’idée que nous on avait du morceau, ça relève de la même idée que quand on fait mixer l’album par quelqu’un qui nous suit depuis longtemps, lui donner l’album, voir comment il fait ressortir une guitare, un élément du morceau, il va transformer le morceau et lui donner une dimension qui n’était pas celle qu’on avait envisagée.

Benzine : Dans les collaborations, n’y-a-t-il pas un moment où vous vous dîtes que le nouveau morceau est trop différent de l’ancien morceau ? Ou s’installe la « peur » d’abandonner quelque chose ?

Florent : Ça peut nous arriver d’avoir ce sentiment là, mais il y a un moment où il faut réussir à se détacher de ça… tu reviens deux jours après et tu réalises que c’est pas mal. Il faut réussir à ne pas être borné. A moins que ce soit vraiment moins bien. Mais on n’a jamais eu ce sentiment à la réécoute. Cela apportait vraiment quelque chose. Il faut réussir à se laisser aller. C’est justement ça l’intérêt, on se dit qu’on n’aurait pas fait comme ça et on trouve ça positif.

Simon : Pour aller plus loin, sur certaines idées des gens qui ont participé à l’album, on a beaucoup travaillé derrière. L’idée à la base était surprenante. On a travaillé, travaillé, travaillé. On a réussi à créer quelque chose qui est, j’espère, mieux que ce qu’on avait au départ. Je pense que quand tu collabores avec des gens, il faut être prêt à être surpris. Si c’est juste pour imposer notre vision à des gens, on aurait pris des petites jeunes filles qui chantent très bien, on leur aurait dit, tu fais comme ci, comme ça, comme ça, et on ne les aurait pas créditées sur le disque. Mais ce n’était pas du tout l’idée. L’idée était vraiment de collaborer. Par exemple, ça faisait longtemps qu’on voulait collaborer avec Narumi (ndlr : Narumi Oromi, a.k.a. Narumi Herisson, sur Les Mystères de Lorient). C’était une occasion. Ça été très très chouette. Déjà, les discussions autour du morceau, la rencontre entre deux esprits, l’un japonais, l’autre celte, et puis la façon dont elle a changé, c’était vraiment une très belle collaboration.

“Quand on se sent un peu niais, on tire les morceaux vers quelque chose de plus sombre.”

Benzine : L’album est très varié. Cette variété est-elle liée à votre composition, ce que vous avez amené vous ou cela vient-il des personnes que vous avez sollicitées ?

Simon : Non, ce ne sont pas les personnes invitées qui ont déterminé ces différents styles, c’est vraiment nous qui avions ces envies. Et nous avions déjà écrit des morceaux très différents. Donc, c’est vraiment nous qui avons apporté ces visions assez différentes. Ce qui était super, ce qu’on a ressenti, c’est qu’il y avait un fil rouge. Toute notre discographie. C’est comme si on retraçait tout notre parcours mais sur un format long. Si on écoute nos disques d’avant, on peut retrouver ce qu’on a fait, on peut se dire “ah ok, ça me fait penser à…” mais, dans un seul disque, ça prend beaucoup plus sens. C’est notre vision. Je ne sais pas si elle sera partagée par tous les auditeurs…

Benzine
Une vraie diversité dans l’unité…

Simon : Les artistes invités sur le disque ont poussé plus loin cette diversité, mais à la base, c’est notre envie.

Benzine : Ce côté électro-pop, est-ce que vous vous sentez faire partie d’une certaine tradition en pop, électro-pop, française, américaine ?

Florent : Non, dans le sens où on écoute un peu de tout. Il y a un amalgame de tout ce qu’on écoute. On écoute aussi bien de l’électro française, anglaise ou américaine…

Simon : et allemande !

Florent : allemande, russe… c’est plutôt inconscient que volontaire.

Benzine : Il y a même de l’allemand, sur l’album (Marily Drum, feat. Markus)

Simon : Là, c’est l’ordinateur qui change (rires). C’est un peu le même procédé que dans l’album de Air… on a fait la même chose avec cette voix qui parle allemand, qui s’appelle Markus, on a utilisé plein d’effets qui ont humanisé la voix. Mais, à la base, c’est l’ordinateur. Nous deux, on ne parle ni l’un ni l’autre allemand (ndlr: Florent confirme). Donc, là, c’est google translate et l’ordinateur.

Benzine
Je pensais bien que vous aviez lorgné du côté de l’Allemagne, vers DAF, par exemple…

Simon (qui lève le pouce) : En concert, on reprend parfois Brother, un morceau qui nous correspond assez bien.

Florent : On est des gros fans de DAF. On voulait collaborer avec Gabi Delgado. On cherchait un moyen de le contacter. Ç’aurait été ultime. Malheureusement, il est décédé pendant le premier confinement (ndlr : le 23 mars 2020).

Benzine :  Telex aussi…

(rires) grave (en chœur) !

Benzine :  Donc, pour résumer, si vous aviez à citer des groupes comme références/influences ?

Florent : Des références… (ndlr: ils se tournent vers les rangées de CD sur les étagères)… il y en a beaucoup… parmi les groupes connus, Depeche Mode

Simon : Même les Daft Punks, j’ai grandi avec les premiers albums, la période Soma… il y a plein de groupes qui nous ont marqué,

Florent : Yellow… toute cette génération 80-90, où ça chante pas mal. Ce sont des références qui pèsent certainement plus que l’électro qu’on fait actuellement.

Benzine :  Dans les morceaux actuels, des trucs que vous écoutez plus que d’autres ?

Florent : Récemment, c’est Toulouse Low Trax qui m’a mis la plus grosse claque, que ce soit sur disque ou en live.

Simon : Il a un petit côté à l’ancienne… Après, des groupes comme UVB 76 qui est sorti sur un petit label parisien, Teenage Menopause, franchement, c’est top. Je n’écouterai pas ça chez moi, mais dans une salle ou dans un club, c’est puissant, c’est jouissif. En plus, il y a beaucoup de rééditions de disques qui avaient disparu, qui étaient passé inaperçus. Il a ce label belge, Stream… Vraiment, on écoute de tout. On écoute beaucoup de musique.

Florent : On écoute beaucoup de rock, de la variété aussi, on n’a pas limites. On peut même écouter de la country. A partir du moment où ça nous plaît. On est vraiment hyper-ouvert sur tous les genres musicaux.

Simon : Là, sur l’album, pour revenir aux références françaises, on a fait un clin d’oeil ou un hommage, une reprise de Christophe, Agitation. C’est vraiment une version d’un des premiers morceaux de Christophe, de sa période très rock. Quand on écoute le morceau, il est très rock et nous on lui a donné une dimension beaucoup plus électro, new wave.

Benzine : Pour terminer, quels sont les projets de tournées avec l’album ?

(en choeur) : oOn croise les doigts !

Florent : On n’a plus de tourneur. On croise les doigts pour trouver un tourner et…

Simon :… repartir sur la route ! On est chaud pour se remettre sur la route, mais ça ne va pas être simple. Il va y avoir beaucoup de monde. Tous les artistes vont vouloir tourner. Personne n’a tourné pendant 1 an et demi. Là, il y des tournées qui s’organisent…

Florent : avec des gros groupes. Après, on peut espérer une réorganisation avec des scènes plus locales. Ceci dit… à Paris. Je ne sais pas trop comment ça va s’organiser.

Benzine : Et les concerts sur instagram ou facebook ?

 Florent : Le fait que ce soit immatériel, ne pas avoir la présence des gens, non… certains y arrivent très bien mais pas nous !

Interview réalisée par Alain Marciano en mai 2021

Il Est Vilaine – Les mystères de Lorient : des jeunes gens modernes…