[Live Report] Squid au Trabendo : “So I can dance ! Dance ! Dance !”

Samedi soir, Squid, gros gros espoir de la jeune scène anglaise après un premier album remarquable, Bright Green Field, était enfin sur scène à Paris. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que nous n’avons pas été déçus !

2021 10 09 Squid Trabendo
Photo : Robert Gil

Quelque part, ce concert de Squid, tant attendu après l’annulation de leur passage au studio 104 voici quelques semaines, est le premier véritable “événement” musical de la rentrée rock : un groupe anglais de la vague la plus avancée de la musique actuelle, qui arrive à franchir les barrières du Brexit pour jouer à Paris, c’est malheureusement à marquer d’une pierre blanche ! Le Trabendo est logiquement sold out, sans aucun ticket en vente à l’entrée, au grand désespoir des retardataires…

2021 10 09 NYC Milky Band Trabendo20h : la première partie est assurée, assez curieusement, par un combo français jazz / crossover, NCY Milky Way. Le quatuor nous propose de morceaux vaguement lounge portés par des nappes de clavier, et illuminés par une indéniable virtuosité, en particulier au niveau du batteur et du saxophoniste. Ça démarre et ça finit dans des ambiances plus free, assez intéressantes, mais le cœur du set semble beaucoup plus conventionnel : on flotte dans des atmosphères cinématographiques pas très originales finalement.

21h : Ollie, le chanteur de Squid, étant également batteur, la batterie est placée en plein centre de la scène et très en avant, ce qui peut laisser craindre un son déséquilibré au premier rang où nous sommes installés, un peu sur la droite : il n’en sera rien, et le son sera parfait, ce qui est important, on s’en rendra compte, pour un groupe aussi perfectionniste, aussi carré que Squid. Les lumières, par contre, braquées sur nous depuis le fond de la scène, ne sont pas des plus agréables. Après un démarrage en forme de bidouillages électroniques, le groupe s’échauffe – et chauffe le public désormais massé devant la scène et dans l’expectative d’un set exceptionnel – avec Sludge, un titre excité, plutôt facile d’accès : une montée en puissance spectaculaire – mais trop courte – à mi-morceau, montre que le groupe est clairement capable de prodiges s’il appuie un peu sur la pédale.

2021 10 09 Squid Trabendo

G.S.K., le morceau d’introduction du magnifique premier album de Squid, Bright Green Field, est accueilli par des cris de joie des fans. Il présente la facette la plus « musicale » du groupe, avec trompette soyeuse et électronique compliquée, sans pour autant sacrifier une certaine immédiateté pop qui permet à Squid d’éviter l’abstraction. The Cleaner, un long morceau moins connu extrait de l’EP Town Centre, confirme l’influence souterraine des Talking Heads – ou de LCD Sound System, mais c’est un peu pareil pour le coup – sur Squid : le refrain obsessionnel qui s’élève du tissu serré de percussions, l’intrusion des bip-bips électroniques à mi-parcours pour emmener la chanson dans une autre direction, et puis le final enflammé : « So I Can Dance ! Dance ! Dance ! », tout ça témoigne d’un savoir-faire étonnant pour un groupe aussi jeune.

Mais le public a soif de cette excitation promise, et qui ne s’est pas encore matérialisée, et Squid nous offre Peel St., un morceau beaucoup plus hystérique (« Where were you when the ice came around ? You don’t remember ! »), qui peut rappeler aux plus anciens d’entre nous les tentatives expérimentales d’un jeune Andy Partridge : derrière ses fûts, Ollie hurle, et après une fausse respiration, la musique EXPLOSE enfin, dans un – trop bref – moment de chaos qui libère la tension accumulée dans la fosse : pogo ! Là-dessus, le joliment accrocheur Boy Racers permet à tout le monde de garder le sourire, pendant que sur scène, on peut admirer les musiciens très concentrés dans leur travail de tricotage de ces rythmiques serrées et de ces sonorités électroniques étranges, en une architecture complexe… qui nous perd parfois, il faut bien l’avouer. Il y a régulièrement dans cette musique des réminiscences de Rock Progressif, avec ce désir d’atmosphères – excessivement ? – planantes, qui font que l’on décroche carrément, et qu’on attend patiemment pendant ces longues pauses de « recherche » sonore le retour des percussions et de la voix pour remonter dans le train…

2021 10 09 Squid TrabendoHeureusement, la dernière partie du set sera la plus immédiatement jouissive : Paddling évoque franchement un LCD Sound System interprétant en version électronique un titre pop de XTC (« There are people inside / And they’re changing in shape and in size »), avec des accélérations bluffantes qui relancent l’excitation du public : « Don’t Push Me In ! Don’t Push Me In ! ». Et puis on en arrive au final – absolument grandiose – du set, avec un long Narrator très attendu (même si ce sont les boys qui se relaient au micro pour compenser l’absence de Martha Skye Murphy), qui va déboucher sur un crescendo sonique et émotionnel ahurissant : nous en arrivons enfin à ce moment d’hystérie générale que nous attendions depuis le début. Durant cette paire de minutes où tout est balayé par la force de la musique, Squid devient littéralement intouchable, et se place parmi les groupes les plus puissants du moment… Même si l’on sent que le groupe en garde encore sous la pédale, et privilégie toujours le contrôle en toutes circonstances : avec un peu plus de laisser-aller (ou avec peut-être les hurlements hystériques de Martha, qui nous ont manqué ici ?), Narrator aurait pu atteindre des sommets que peu d’artistes sont capables de même imaginer.

En rappel, la douceur et l’élégance jazzy – avec la trompette suave de Jamie – de Documentary Filmmaker nous prépare au lâcher final des gaz sur Pamphlets. Sonnés pour le compte après une heure et quart de musique aussi exigeante, irrégulière parfois, que passionnante, nous nous dirigeons lentement vers la sortie : comme à chaque découverte d’un nouveau groupe potentiellement important, les discussions vont bon train dans le Trabendo, mais tout le monde s’accorde à dire que, non, Squid, ce n’est pas qu’une hype superficielle comme les Anglais sont toujours tellement doués pour en créer.

Photos : Robert Gil
Texte : Eric Debarnot

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