[interview] A Certain Ratio : “deux albums sont prévus pour 2022”

Le mythique groupe anglais A Certain Ratio était de passage en France en ce mois de novembre 2021, L’occasion pour nous de  rencontrer Martin Moscrop, membre historique du groupe, et de lui poser quelques questions.

A CERTAIN RATIO
© mathieu marmillot

Depuis 1979, A Certain Ratio (ACR) diffuse une musique considérée comme pionnière communément appelée P-Funk. Soit un mélange de funk et de post-punk sous percussions. Depuis leur arrivée chez Mute Records en 2017, ACR n’a jamais été aussi prolifique. Ce mois de novembre 2021 allait être l’occasion de les voir en chair. En cette période de Brexit et de pandémie, le groupe est un des rares à braver les délicates conditions de tournée et aligne vingt dates d’affilées, notamment en Angleterre et en France. Arrivé à Besançon le lendemain du concert parisien, c’est Martin Moscrop (guitare et trompette), membre historique du groupe, qui répond aux questions.

Comment s’est déroulé votre concert de la veille à Paris ?

Très très bien, fantastique, ce fut un super concert pour nous, même si nous n’étions pas rassurés, car Jez ( chant et basse) était quelque peu enrhumé. Mais au final, l’énergie l’a remportée. Et en France, le public est si différent qu’en Angleterre. Il est plus jeune et plus féminin… ça dansait,  ça criait. Vraiment ça nous a boostés.

En parlant  de Paris, avant de vous retrouver chez  le label Mute, vous aviez sorti un album sur un label parisien en 2008 ?

Oui, mais je ne me souviens plus du nom….

Ce label s’appelait Le Maquis.

Ah oui, c’était pour notre album Mind Made Up. Bon, on s’est contenté de sortir l’album chez eux, mais disons que nous avons eu vent de choses pas trop claires, donc je préfère ne plus en parler.

Vous avez fait un break après cet album, repris vos boulots. Comment avez-vous atterri chez Mute en 2017 ?

Et bien Andy Robinson, qui est  avec Rebecca Boulton l’un des managers de New Order, nous a croisés lors d’un concert à Manchester. Il nous a demandé comment ça allait, si nous avions, depuis, trouvé un label. Nous avions sorti des trucs qui dataient chez LTM Recording, qui est spécialiste dans les rééditions de disques parus chez Factory Records. Andy nous a proposé de nous présenter Daniel Miller, le boss de Mute. On a donc échangé quelques mails, et Daniel nous a demandé de venir à Londres pour discuter avec des représentants du label. Ce que nous avons fait. On s’est donc pointés au rendez-vous avec presque l’ensemble des disques de notre catalogue et une liste de tous nos titres enregistrés depuis 1979. Ca en faisait un sacré paquet. Mute nous a signé pour l’ensemble du catalogue existant et nous a proposé de sortir un coffret compilation Acr:set qui correspondait au 40ème anniversaire du groupe. Le label nous a aussi demandé de remixer I Got Clothes de Barry Adamson (ex-membre de Magazine et des Bad Seeds de Nick Cave). Le titre a bien cartonné en radio en Angleterre, et on a commencé à être sollicité pour des remixes. Au bout d’un moment, on s’est dit : travailler pour les autres, c’est bien, travailler pour soi c’est mieux. C’est comme ça qu’on a commencé à enregistrer des nouveaux titres, sans que Mute soit au courant.

ACR LIVE

À ce stade, vous n’aviez pas encore rencontré Daniel Miller ?

Oui nous l’avons rencontré à la signature du contrat et quelques fois par la suite…comme à la célébration de nos 40 ans à Manchester en mai 2019. Deux jours plus tard, on recevait un email de Londres… On leur a fait écouter les bandes. Les nouveaux titres leur ont plus… Loco était en route.

New Order a souvent croisé votre route. Leur manager historique Rob Greton (1953-1999) vous avait même signé sur son propre label….

Oui, il a vraiment été un élément important de notre carrière. Lorsque nous avons quitté Factory Records pour aller chez  A&M, très rapidement, on s’est rendu compte que le label connaissait des difficultés financières. Il a fini par nous rendre nos contrats et on s’est retrouvé sans rien. À ce moment là, Rob nous a demandé de le rejoindre sur son label Rob’s Records en 1991. Rob a toujours été comme un mentor pour nous et ce depuis nos débuts en 1978. On a sorti deux superbes albums chez lui (Up In Downsville et Change The Station) et une série de singles. A son décès, on s’est vraiment senti orphelin, au point d’arrêter la musique.

Qu’est ce qui vous a donné envie de rejouer ?

Au début des années 2000, il y’a un intérêt nouveau pour le P-Funk, surtout à New York. Les gens réécoutaient des trucs des années 80. Du coup, le label Soul Jazz nous a proposé de sortir une compilation et de faire quelques concerts. Du coup, on a commencé à répéter ces vieilles chansons et on a fait ces concerts. Mais cela ne nous satisfaisait pas complètement, on avait vraiment envi de jouer des nouveaux titres. On ne voulait pas se contenter de faire comme Peter Hook qui ne joue que des vieux titres de Joy Division ou New Order.

Justement votre dernier album Loco respire la joie et invite au voyage… pourtant votre ville Manchester jouit d’une image plutôt grise et mélancolique…

Manchester peut paraitre grise, mais pas plus qu’une ville comme New York en fait. Il y règne une grande  diversité de gens et de cultures. Nos goûts musicaux sont issus de la planète entière. Du Brésil à l’Afrique,  d’Amérique à l’Allemagne, de la France etc. Nous n’avions pas enregistré depuis un certain temps, et lorsque nous nous sommes affairés à faire Loco, toutes ces influences se sont invitées. Toutes les idées arrivaient si rapidement, que nous n’arrivions pas à suivre pour les enregistrer. C’est comme ça qu’après Loco, nous avons enchainé avec les Ep’s, tellement nous avons été prolifiques.

Ca annonce de belles choses à venir ?

Oui, nous finissons de mixer des titres en janvier 2022. Cela aboutira à deux albums pour l’année prochaine.

Est ce que votre processus de création est resté le même depuis vos débuts ?

La technologie a modifié notre processus de création. Quand on y repense, en 1982, nous enregistrions sur des bandes analogiques, il n’y avait pas d’ordinateurs et on devait respecter une chronologie. En 2021, on peut tout changer sans la respecter. On modifie tout facilement, on déplace les parties musicales ou les séquences. Ce n’est pas forcement une méthode naturelle mais cela amène des opportunités. Et on gagne en rapidité. Ce qui pouvait prendre des heures avant, se résume à présent à quelques minutes.

ACR a connu un drame avec la disparition de Denise Johnson (1963-2020) qui assurait les chœurs. Mais elle était bien plus qu’une simple choriste ?

Nous avons commencé à travailler avec elle en 1988. Elle faisait vraiment partie de la famille. Elle jouait avec nous sur scène depuis 1990 donc depuis 30 années. Beaucoup de personnes pensent qu’elle était la chanteuse de Primal Scream car elle a participé à l’album Screamadelica. Mais en fait, cela a représenté juste un très court moment de sa carrière. Elle a vraiment été à l’origine d’un son  et d’une ambiance chez ACR. Elle a enregistré avec nous Loco mais aussi l’Ep ACR:EPC sorti cette année.

Lors de votre tournée anglaise, on découvre une nouvelle choriste qui n’a pas fait le voyage pour votre tournée française.

Il s’agit d’Ellen Beth Abdi. Elle est vraiment talentueuse au chant et joue de la flûte sur scène. C’est Denise qui nous l’a présentée. Elle est du coup légitime pour suivre le chemin tracé par Denise au sein du groupe.

L’idée de l’album de remixes Loco Remezclada,  c’est une idée de votre label, comme  pour New Order avec  Music Complete et son remixe Complete Music ?

Oui c’est une idée de Mute.  Au début nous n’étions pas vraiment emballés par l’idée. Mais on y a réfléchi et il est vite devenu évident que nous ne voulions pas d’un album classique de remixes. Du coup, 50% des groupes ou artistes qui ont fait les remixes sont des femmes car nous avons fait des propositions qu’à des gens que nous apprécions, comme The Orielles, Lonelady, Lou Hayter ou  encore Number. Le seul artiste, dont on a accepté la demande de nous remixer, est Skream. Mon fils l’adore et en plus il a bossé très vite. En une heure, le remix était fait. Mais le plus important c’est lorsqu’on nous dit que ce disque sonne comme un véritable album et non pas comme un assemblage de versions, ce qui est bon signe.

Si vous deviez définir votre musique auprès d’un jeune en 2021…

Et bien ce serait très très difficile. Vous savez j’ai été prof pendant de nombreuses années et donc j’ai pu constater, qu’au final, peu de gens nous connaissaient. C’est comme lorsque dans un bar, je discute avec des gens qui me demandent ce que je fais dans la vie.  Je réponds que je joue dans un groupe, le nom d’ACR ne leur dit pas grand chose. Et lorsqu’on me demande à quoi ACR ressemble, rien de plus difficile que d’y répondre. Pour mes étudiants qui sont âgés de 16 à 18 ans, je leur passais Flight (1980) et je leur demandais de quand ça pouvait dater. Leur réponse était souvent la même : ils étaient sûr et certains que ce titre datait de maintenant…ce qui est plutôt encourageant, non ?

Interview et photos : Mathieu Marmillot

Merci à Pias,  La Rodia et Nicolas Sauvage.

A Certain Ratio – ACR Loco
Partisan Records / PIAS – sorti le 25 septembre 2020