[interview] Stranded Horse (1e partie) : “Je n’ai pas envie de poser un regard d’occidental sur la musique africaine”

Derrière l’alias de Stranded Horse, se cache un musicien apatride préférant la créolisation au seul classement des genres. Jamais paresseux et toujours explorant de nouvelles pistes, Yann Tambour nous a encore surpris avec le superbe Grand Rodéo sorti il y a peu dans l’excellente maison aux délices qu’est Ici D’Ailleurs. C’est un homme affable, jamais avare de son temps, empathique et à l’écoute de l’autre, modeste et lucide qui nous consacre de son temps et nous donne au passage quelques clés pour entrer dans son univers si personnel.

© Jasmine Bannister

Que de chemin parcouru depuis votre première apparition sur disque, Yann Tambour avec l’EP Pente Est / Albeit Cal en 2000 et vos disques avec Encre. Grand Rodéo est déjà le quatrième album de Stranded Horse signé sur le label Ici D’Ailleurs.  Si vous deviez résumer vos intentions pour ce nouvel album de Stranded Horse, qu’en diriez-vous ?

 Yann Tambour : Avec Grand Rodéo, nous ne sommes pas du tout partis sur le même postulat. Sur Luxe, je suis plus dans le registre d’un songwriter Folk et dans  un format  traditionnel de  chanson que je confronte à des arrangements de cordes, à des arrangeurs de musique Mandingue au  Sénégal. Sur Grand Rodéo, je reste le songwriter et celui qui propose des couplets/refrains, des guitares/kora/voix mais cette fois-ci on s’est posés la question de la pulsation dès le départ, j’ai écrit beaucoup des motifs avec cette idée en tête qu’on irait vers davantage vers des rythmes africains ou afro-caribéens, un registre que maitrise très bien Sébastien, notre percussionniste. C’était l’idée de départ et mais on n’a pas fait que ça. On a  aussi fait des morceaux davantage dans la veine habituelle mais qui connaissent un changement au milieu, des morceaux à double-facette qui peuvent transiter vers quelque chose de l’ordre de la transe, plus vivant. La transe a toujours existé chez Stranded Horse, dans des morceaux comme Swaying Eel par exemple sur Churning Strides avec des boucles répétitives qui rajoutent un détail sur un autre détail et qui progressent en vitesse. Cette notion de transe est encore présente sur Grand Rodéo mais elle est davantage dans des pulsations qui appellent le mouvement du corps, la danse. J’ai toujours voulu aller vers la danse, c’était quelque chose qui me manquait,  il y a un mouvement vers l’extérieur sur Grand Rodéo, vers le corps. Les concerts et même les disques de Stranded Horse étaient sur un mode plus introspectif. Là, je crois qu’il y a un peu des deux, un côté introspectif qui switche vers quelque chose de plus ouvert.

On sent dans votre travail depuis vos débuts comme un rapport permanent au mouvement mais un mouvement qui se refuse à de trop grandes révolutions mais qui privilégie plutôt l’exploration des détails qui constituent vos chansons. Qu’en pensez-vous ?

 Yann Tambour : C’est quelque chose sur lequel je ne peux pas avoir de recul. Quand je compose Grand Rodéo, j’ai l’impression de faire quelque chose de très différent, je me dis : »Pfiou… Je pars à des kilomètres de ce que je fais habituellement, est-ce que les gens vont même reconnaître le truc ? ». Mais j’ai l’impression que quand tu fais des choses depuis assez longtemps, malgré toi, tu portes une empreinte que tu le veuilles ou non. Je vous le dis comme ça parce que ce sont des retours que l’on me fait, moi j’ai pas le recul. Même lorsque  j’explore d’autres formats, on me dit que cela reste extrêmement identifiable et ce, dès la première note. Il y a apparemment des gimmicks, des réflexes qui restent mais ce n’est pas une volonté de ma part, moi j’ai l’impression de partir à des kilomètres, d’être méconnaissable. Lorsque l’on commence à écrire sa propre musique, ce qui a été mon cas il y a bien 25 ans maintenant, on  se forge une esthétique. Je participais il y a peu à une conférence sur l’oralité en Musique. A l’époque, où j’ai appris la musique,  je me suis vite écarté des problématiques d’écriture, j’ai très vite plus su bien le faire, c’était une volonté de ma part car je percevais les partitions comme des carcans qui me bridaient un peu. Je pensais que cela ne m’aiderait pas à développer une identité propre, qui existe, je pense, comme disait un ami lorsque j’étais plus jeune, en partie parce que l’on entretient ses propres défauts, ou en tout cas ses traits de caractère spécifiques.  Je pense qu’il faut chercher le plus de liberté possible, ce qui émotionnellement te touche le plus. L’harmonie si cela te fait chier et que tu n’as pas envie d’y réfléchir, dans ce cas, ignores-en volontairement les règles. Fatalement, je crois que ces caractéristiques me collent à la peau. Cela fait 20 ans que je fais de la musique publiée, un peu plus encore que je la développe. Je pense que ce que j’ai entamé à ce moment là a évolué mais cela reste quelque-chose d’identifiable pour des raisons dont je préfère qu’elles m’échappent. C’est en tout cas ce que je constate via les retours que l’on me fait.

Avec Grand Rodéo, vous semblez ouvrir plus grand la fenêtre dans vos compositions. J’ai lu d’ailleurs dans un entretien que vous avez accordé à l’occasion de la sortie de votre album précédent, Luxe en 2016 que vous disiez ceci : “Aujourd’hui, la direction que j’ai envie de donner à ma musique, c’est de créer quelque chose de l’ordre du partage, de la communion et d’une forme de transe. Le format « intimiste » n’est pas quelque chose sur lequel j’ai envie de travailler.

 J’ai souvent l’impression à l’écoute de vos disques d’un combat entre deux pôles contraires, entre des forces opposées, comme sur Luxe par exemple que j’ai toujours compris comme Lux pour Lumière où ombres et lumières, espoir et souffrance cohabitent ensemble dans un magma jamais manichéen. Vous reconnaissez-vous dans cette description et pourquoi ressent-on comme une forme de défiance de votre part face à ce format intimiste ?

Yann Tambour : Vous n’avez pas tort dans le sens où je ne suis pas très fan de cette idée que je trouve un peu simpliste qu’on se « livre » dans une chanson, je trouve ce truc romantique un peu tarte à la crème, et à mon avis souvent faux même chez les gens qui le prétendent, je ne crois pas à cette valeur ajoutée, à cette estampille « authentique songwriter » à laquelle on voudrait croire. Je pense que pour qu’un morceau soit fort il faut un savant mélange de viscéralité, d’émotion, mais aussi de recul, de travail de l’intention, de la production etc. On peut aussi s’amuser, donner l’impression de dire une chose pour en dire une autre, chercher sciemment à susciter des réactions. Ca c’est plutôt mon crédo. Je tâche de jalonner mon écriture de sous-entendus, j’aime me laisser surprendre, je fonctionne toujours au lâcher prise pour les premières moutures mais je reviens énormément sur les choses, soit pour épurer, pour amener le texte là où il ne devait pas aller au départ, je pense savoir à peu près toujours de quoi il retourne, par contre j’aime ne pas donner la clé de mes textes.

J’aime que le champ de perception soit assez libre pour que l’on puisse s’approprier un morceau, ça me semble essentiel pour qu’un morceau te procure de l’émotion. Il y a quelque chose de très intime dans un rapport à un morceau, qu’il soit proche de nous ou non, je pense qu’il faut qu’il soit suffisamment ouvert pour qu’on puisse y trouver ou y greffer une part d’intimité qui nous est propre. Quand j’écris un titre, je ne suis pas nécessairement dans un truc de livraison intime, il y a peut-être une expérience vécue, une émotion ressentie, il y a parfois un message un peu plus crypté même si je ne fais pas pour autant de la chanson à message. Il y a des commentaires, il y a de l’intime, crypté, caché là-derrière, parfois, des traits d’humour, du cynisme. Une sorte d’autofiction à des moments. Dans la vie de tous les jours, l’épanchement de soi, le côté égocentré, ce sont des choses qui ne me parlent pas trop. A l’époque d’Encre, cela a beaucoup été  pris comme ça, je vois les choses différemment. J’essayais plutôt de dire des choses sur l’époque, sur mon environnement, sans jugement via une forme d’autofiction, et en me donnant parfois volontairement le mauvais rôle, avec cette idée de secouer un peu quiconque irait s’identifier. Il y a des scènes rocambolesques,   des scènes violentes, des récits qui m’ont été rapportés, des choses dont j’ai parfois le témoin un peu désemparé. Mais le personnage mis en scène dans Encre ne me correspond pas du tout. Les gens qui me fréquentent le savent. Les disques de Encre sont des disques qui veulent parler du chaos de leur époque, sans filtre.

Aujourd’hui, je ne suis plus trop dans le même mode d’écriture. Il y a clairement une défiance par rapport au format romantique, mais surtout, avec l’âge, j’ai l’impression d’être plus englobant, je constate, même si ce n’est pas un calcul de ma part que j’utilise bien plus la seconde et la troisième personne, quasi jamais la première, je le réalise en en parlant, là, en fait. Après, sur scène, paradoxalement, je porte une attention quasi religieuse à l’émotion, il y a une forme de livraison directe dans l’interprétation des titres, mais le sérieux s’arrête là, je déteste le rester entre les morceaux, je déconne, je joue avec le public, je digresse, je désamorce, comme on désamorce après avoir évoqué un sujet un peu trop chargé émotionnellement. Pour ce qui est des textes, on pourrait dire que le procédé est un cousin lointain du surréalisme. C’est ce que j’aime dans la poésie, aller chercher des mots en décalant le signifié pour évoquer quelque chose de manière plus intense, aller chercher des associations incongrues, comme Brigitte Fontaine, Dylan ou encore David Berman par exemple. Pour ce qui est de la scène, j’en avais un peu marre de donner ce spectacle de ce musicien en pleine introspection face à un public en pleine introspection lui-aussi. Cela fait longtemps que je suis en rupture avec cela dans les interludes entre les morceaux, je joue avec le public, je blague, j’aime être un peu sur la tangente, je ne peux littéralement pas m’en empêcher. C’est vraiment quelque-chose que j’ai appris en Grande-Bretagne, c’est une quasi-obligation chez une grande majorité des songwriters anglo-saxons d’être aussi un entertainer, personne ne se pose la question, je le fais d’ailleurs beaucoup là bas aussi quand j’y vais. En France, cela m’est reproché assez régulièrement, il y a des gens que cela perturbe complètement d’avoir une cassure. Cela correspond aussi à un besoin que je ressens de plus en plus, et cela a du quelque part influer sur le format de Grand Rodéo.

J’ai lu également pour préparer cet échange que quand vous avez commencé à vous intéresser à cet instrument qui caractérise le son de Stranded Horse, la Kora, c’est d’abord le son qu’il propose qui vous a intéressé plus que le répertoire traditionnel. On a d’ailleurs l’impression qu’aujourd’hui que votre culture de la musique africaine s’est approfondie, vous souhaitez garder comme une sorte de distance face à ce patrimoine mais plutôt à poser un regard d’occidental. Prenons Rumba Du Trépas par exemple sur Grand Rodéo, vous semblez vous emparer de certains des ingrédients de la musique traditionnelle africaine sans pour autant oublier votre caractère et votre culture occidentaux. Pensez-vous que pour atteindre une forme de fusion, quelque chose d’inédit et de nouveau, il faut savoir se réapproprier un patrimoine musical en le nourrissant de sa propre culture ?

Yann Tambour : Alors, tout d’abord, il y a beaucoup de termes que je n’aime pas trop dans votre question. (Sourire) Déjà, le terme d’appropriation, c’est assez complexe. C’est un vaste débat et c’est un sujet assez compliqué dans lequel je n’ai pas forcément envie d’aller car on peut y être très mal compris. Moi, j’ai une démarche qui est très simple en fait, je suis toujours allé vers la Kora parce que la résonnance, l’atmosphère qui se dégage de l’instrument c’est quelque chose de très personnel. Quand on entend de la Kora pour la première fois, cela vous happe, cet instrument a un vrai magnétisme, une douceur un peu comme la Bossa, cette espèce de tristesse mais un peu nostalgique et douce, pas une tristesse profonde. Cela sonne mineur même si ce n’est pas toujours en mode mineur. C’est une question de timbre. C’est quelque chose qui me correspondait particulièrement car j’avais déjà un jeu à la guitare classique qui était déjà assez proche de ces résonnances-là dans des accords ouverts et puis il y a ce truc de main droite/main gauche dont j’ai déjà souvent parlé. En gros, j’aime le jeu arpégé de la main droite et je suis moins intéressé par les changements harmoniques, je suis un peu un scotché du cycle, j’ai des arpèges un peu dronesques. Paradoxalement, il y a des éléments qui changent dedans, par petites touches qui se complexifient au fur et à mesure. La Kora, concrètement, permet cela deux fois plus car vous avez deux pans de cordes et ces deux pans de cordes sont des pans de mains rythmiques donc fatalement les possibilités sont décuplées, on reste en revanche dans une gamme fixe. Après, j’ai fabriqué des manches de Koras chromatiques, j’ai développé un modèle de manche à moi mais je n’ai rien inventé, je me suis inspiré de plusieurs modèles existants, via lesquels vous pouvez changer de gamme.

D’un point de vue technique, j’y ai trouvé une voie nouvelle d’expression, mais un truc très personnel. Ensuite, inévitablement, lorsqu’on s’intéresse à un instrument comme la Kora, on s’intéresse forcément à là d’où il vient, la culture qui l’entoure. J’ai énormément de respect pour les musiciens qui sont porteurs de cette tradition, si un musicien s’exprime aussi bien sur un instrument comme la Kora c’est qu’il est imprégné par tout un bagage culturel. Elle est là depuis l’enfance et c’est ce qui fait toute la technique de ces instrumentistes. Cette tradition, vous la portez d’autant mieux que vous êtes né dedans, j’éprouverais peu d’intérêt à me dire « Tiens, je vais aller apprendre comment cela fonctionne et tenter de faire pareil. » Non, si je propose quelque chose, c’est parce-que cet instrument me parle pour des raisons intimes et c’est sans doute plus fort en terme d’intimité pour un joueur traditionnel qui a baigné dedans. Il y a une connexion directe et sincère. En allant porter mon bagage émotionnel et culturel sur cet instrument à ma manière c’est là que j’ai le sentiment d’être le plus juste. Ce qui serait chiqué ce serait de faire son griot. J’ai abordé cette démarche avec beaucoup de modestie tout d’abord par pure attirance et je n’avais pas au départ d’autre prétention que de faire deux ou trois morceaux sur la Kora. J’ai été poussé à aller plus loin car il y a des gens qui ont voulu que je rencontre des joueurs traditionnels. La première fois que j’ai eu l’occasion de confronter ces deux approches de l’instrument, c’est avec Ballaké Sissoko, à l’initiative du Tribu Festival à Dijon. Ca a bien accroché, s’en est suivi un EP et quelques tournées en duo. Ensuite j’ai rencontré Boubacar à Dakar, il faudrait lui demander, mais il m’a toujours fait comme retour qu’il aimait l’émotion que je mets dans cet instrument. En revanche, soyons clair, je n’ai pas un dixième de son bagage technique. Sinon, je ne suis pas raccord avec cette idée que je confronte mon regard d’occidental à un regard africain.

Ce qu’il y a de caractéristique dans la Kora par exemple, c’est que justement on peut constater la proximité de modes, de résonnances et d’arpèges avec le folk britannique ou américain et il y a selon moi davantage de correspondances que de distance. Cela ne fait absolument pas partie de mon raisonnement de me demander où il y a de la culture européenne et de la culture africaine. On peut tout à fait trouver davantage de correspondances entre certaines formes de la musique occidentale et certaines formes de la musique africaine qu’entre les musiques d’Afrique, parfois. Après, il est vrai que quand vous venez de la musique Indé et que vous vous mettez à faire de la musique du monde, vous pouvez avoir en face des réactions du genre « Ah, il fait de la musique du monde, c’est pas pour moi ! » ou alors « C’est marrant, il fait des mariages, de la fusion. » Je ne fais pas de mariage, je m’intéresse à tout type de musique qui, émotionnellement, me touche. Je ne fais pas de différence et cela ne m’intéresse pas de savoir si la musique qui me touche est une musique des Caraïbes ou d’Asie du Sud Est. Je le sais et je vais m’intéresser aux bagages mais ce n’est pas mon critère de sélection, je reste tout aussi difficile dans le Folk que dans les musiques dites du monde. Il y a peu de choses qui me parlent et me plaisent.

J’entretiens exactement le même rapport avec ces musiques que celui que j’entretiens avec toute musique depuis toujours et c’est pareil dans la manière dont on fonctionne en groupe, on cherche les analogies, on ne veut pas marier les choses artificiellement. J’aime bien dire qu’à chaque fois, on créolise. Le principe de la créolisation, c’est que tout le monde se trouve déraciné, avec son bagage, sans une référence, une culture dominante, chacun apporte son bagage et cela donne quelque chose qui prend forme un peu tout seul.  Stranded Horse, c’est un peu ça sauf que vous avez un songwriter, qui amène des bases et les autres musiciens emmènent le morceau ailleurs, dans le chaos de la rencontre.

Pour la première fois, contrairement aux autres albums, ce n’est pas un invité par ci ou par là. On a vraiment le même groupe derrière tous les arrangements. Il y a une identité globale sur Grand Rodéo. Elle est portée par chacun. Sébastien Forrester, c’est à la fois un producteur de musique électronique mais c’est aussi un excellent percussionniste. Quand on parle d’imprégnation, typiquement Sébastien en est le bel exemple, il est africain à sa façon (Rires). Il a grandi en partie au Gabon, ça fait partie de lui. Bouba a un immense bagage technique et culturel mais il  a cette curiosité et cette envie de challenge qui le stimule beaucoup à jouer sur des registres très différents, son jeu de Kora se modifie au fur et à mesure qu’il se confronte à tout cela. Miguel Bahamondès-Rojas a plein de cordes à son arc. Il est très bercé par la musique d’Amérique Latine car il a vécu la moitié de sa vie au Chili. Tous ces musiciens amènent leur identité. Après, Stranded Horse, c’est porté par moi depuis le début, donc parfois je me retrouve à trancher, c’est à moi que revient d’assumer le résultat. Mais j’ai très peu besoin de le faire, tout vient assez naturellement sans trop de ratés et on est globalement très en accord

Et pour revenir là dessus, je n’ai absolument pas envie de poser un regard d’occidental sur la musique africaine, je vous avoue que cette idée me dérange. Je porte un regard personnel sur toutes les musiques que j’écoute. Je considère que l’on fait du neuf avec des lectures personnelles des choses, cela peut être en ne souciant pas de les comprendre intégralement. Dans le chaos de la rencontre musicale, on prend des choses, on les confronte à d’autres, je ne parle pas ici de fusion car je n’aime pas cette idée que j’assimile à un truc très contrôlé, l’image du mec super malin et super intelligent qui pense avoir toute la légitimité pour fusionner les genres. Cette démarche-là est très prétentieuse. Je préfère faire se confronter les gens et les musiques pour voir ce qu’il en sort, sans se poser 36 000 questions. Je préfère me laisser surprendre, je crois vraiment qu’une musique est plus fraiche quand vous acceptez de vous laisser surprendre plus que quand vous essayez de la contrôler. J’essaie de faire la proposition la plus humble possible et de laisser la musique prendre le dessus. J’assume d’avoir des capacités limitées dans certains domaines, et je crois que cela aussi c’est un vecteur de nouveauté. Je n’aime pas mettre les choses dans des boites dans la vie de tous les jours, quand je rencontre quelqu’un d’une culture a priori éloignée de la mienne, je recherche d’abord les analogies. Pour avoir pas mal voyagé dans de nombreux pays grâce à ma musique, je me suis aperçu que beaucoup d’incompréhensions et de difficultés de communication étaient des éléments de façade que l’on dépasse plus vite en cherchant les analogies que les différences. Ça vaut humainement autant que musicalement, je pense.

Je trouve que vous avez beaucoup de choses en commun avec Piers Faccini, ce partage d’une grande culture des musiques du monde que vous choisissez, chacun à sa manière, de ne pas immobiliser ce répertoire dans un patrimoine qui pourrait faire ressembler ces pièces musicales à des objets artistiques poussiéreux que l’on aperçoit dans les musées sans jamais les entendre.  J’aime d’ailleurs à tisser des liens entre les entretiens que j’ai la chance d’avoir avec des musiciens. Lors de l’interview que m’a accordée Piers Faccini, je lui posais cette question qui me semble bien vous correspondre également.

“Piers Faccini ne fait pas de la musique du monde, c’est un musicien du monde.” 

Transposons là ainsi si vous voulez bien « Yann Tambour ne fait pas de la musique du monde, c’est un musicien du monde. ». Comment comprenez-vous cette phrase et que pensez-vous que les musiques du monde, le folklore en particulier puissent nous apporter en ces années 2020 à l’heure d’une mondialisation à tout va où un virus circule à la vitesse de l’éclair d’un continent à un autre, de pays qui se referment sur eux-mêmes et leurs particularités culturelles ?

 Yann Tambour : Je crois et je le vis d’ailleurs par expérience, voyager crée de l’ouverture dans la compréhension de l’autre. Si vous restez coincé chez vous et que des gens avec des mœurs différentes débarquent alors que vous n’avez jamais été confronté à la différence entre les êtres, vous avez plus de chances de vous braquer. Voyager, se confronter à d’autres modes de fonctionnement, rentrer dans la logique des autres, c’est accepter de remettre en question ses propres habitudes culturelles. Plus vous acceptez ce postulat, plus vous vous ouvrez et relativisez la différence et quand une personne entre dans votre environnement,  par habitude vous comprendrez déjà mieux pourquoi elle se comporte différemment de vous, et mieux vous savez tracer des analogies entre votre comportement et le leur, par delà des différences de façade. Je pense que le voyage donne une meilleure grille de lecture de l’autre, en somme.  

Pour ce qui est de cette correspondance que vous faites avec Piers Faccini, je connais un peu son travail mais je préfère vous laisser la propriété de cette comparaison, c’est une comparaison qui vous parle. Je me refuse à comparer ma musique à celle de quelqu’un d’autre. En fait, je ne me sens rien du tout, moi, je ne me donne ni une mission ni un rôle. Je n’aime pas trop réfléchir à ce que je suis car je crois que plus on est dans ce reflet du miroir et cette réflexion sur soi-même et plus on se bride et on s’enferme dans un rôle. Par exemple, quand je décide de faire un nouveau disque dans une direction complètement  différente, je me fous de savoir si cela va plaire ou pas. Ce qui m’importe c’est de faire ce qui me parait juste émotionnellement au moment où je le fais. Je me fous d’être un musicien du monde ou pas, par contre, je peux vous expliquer mon intérêt pour les musiques du monde. Depuis longtemps, dans les formats de musique indie occidentale, mon background premier, il y a des choses qui m’enthousiasment mais c’est vrai qu’au bout d’un moment, je trouve un peu trop de redondance et j’ai besoin de nouveauté, d’émotions inédites, de renouveau et d’excitation, de choses incongrues que je n’avais jamais entendues et qui m’exaltent. Dans les musiques du monde, vous trouvez ça. Il y a des trucs rythmiques que vous ne comprenez pas par exemple, vous vous demandez par quelle logique ces musiciens parviennent à faire ça. Cela me challenge le cerveau, cela me provoque une émotion que je ne connaissais pas et avec laquelle, en même temps, je me sens complètement en phase. Pourquoi ? Parfois, je ne trouve pas la réponse, parfois je creuse encore plus Cela crée une sorte de renouveau pour l’oreille. C’est un monde infini d’émotions inexplorées. C’est vraiment de ce point de vue là que cela me fascine.

Les musiques qui me parlent le plus en ce moment, ce ne sont pas forcément les musiques traditionnelles, mais plutôt des relectures de courants musicaux dans des endroits improbables,  j’aime beaucoup de labels de réédition comme Sublime Frequencies, Finders Keepers, Strutt et j’en passe. Il y a dans les relectures aux quatre coins du monde de certains courants en vogue dans les 60’s, 70’s, 80’s, 90’s par des gens avec un patrimoine différent, quelque chose de vraiment exaltant. J’essaie d’appliquer cette démarche à mon travail. Comment relire un genre musical en se laissant aller à quelque chose de très personnel. J’ai des disques de psyché cambodgien où les gens essaient de faire du psyché de l’époque avec des instruments traditionnels, avec des réflexes rythmiques qui ne sont pas les mêmes et cela crée des trucs complètement fous. Je suis très intéressé en ce moment par toutes ces relectures, par exemple de la folk japonaise complètement improbable, souvent sixties ou seventies ou de l’électro irakienne, ou un disque que j’adore de psyché par des groupes turcs ou iraniens. C’est fabuleux ! Vous avez à la fois des trucs de Rock Prog ou psyché britanniques avec des gens avec des instruments traditionnels et avec des rythmes très marqués culturellement. Après je n’ai pas de discours sur la question, pas de positionnement. Si vous me posez la question, pour moi, depuis 20 ans, je fais toujours la même chose. C’est juste que je rencontre et découvre beaucoup plus de choses et j’avance avec des moyens technologiques, des personnes différentes et avec des références qui ont évolué.

 Prenons encore un exemple. Vous êtes bien connu pour vos reprises audacieuses, je pense à Joy Division, Jackson C.Frank  ou encore les Smiths. Cela veut dire quoi que de reprendre ainsi une chanson comme Transmission ou What Difference Does It Make ?

Yann Tambour : Encore une fois ce que cela veut dire, je n’en sais rien (Grand haussement d’épaules et rires). Si vous voulez vraiment créer des choses nouvelles, il ne faut pas trop se poser la question de pourquoi vous avez envie de faire des choses de telle ou telle manière. Dans mon cas, je sais qu’à un moment, j’ai toujours une espèce d’exaltation genre « Ah j’ai envie de faire ça !! » et ça me parle. Et puis j’aime bien être là où on ne m’attend pas. Pour me créer de l’exaltation, il faut que je me sorte de ma routine et pour en sortir, il faut que je fasse un truc dans lequel on ne m’attendait pas du tout. Dans le choix de ces reprises, il y a aussi l’idée d’aller un peu bousculer les gens du milieu Rock Indé. Je trouve qu’il y a quand même énormément de gens qui sont dans des carcans et qui considèrent que certaines choses ne sont pas pour elles, que les musiques du monde ne sont pas pour elles. Je crois que cela n’aide pas à l’ouverture globalement de se fixer ce genre de barrières. Même si on ne se reconnaît pas un manque d’ouverture sur les cultures extérieures au quotidien, je pense sincèrement  que lorsqu’on ne s’ouvre pas aux musiques de partout, il y a une analogie criante.

Socialement parlant, je crois qu’on est dans une époque qui le démontre clairement. Je vois beaucoup de  gens qu’ au mieux l’altérité indiffère et au pire qui se sentent dérangés et agressés dans des sphères dont je ne soupçonnais pas qu’elles puissent être si proches de moi, ce qui m’inquiète de plus en plus. Des gens pourtant théoriquement de gauche persuadés d’avoir une véritable ouverture culturelle, je crois qu’ils ne voient pas à quel point leur indifférence délite le tissus social un peu plus chaque jour. Par exemple, en termes de mixité et de représentativité, je viens d’une musique, le Rock Indé, où il y a peu de diversité. Quand je vais dans les concerts, parfois, cela me serre le bide, cela me dérange vraiment. Je ne peux pas me satisfaire de l’entre soi, et je trouve un peu coupable de ne pas s’interroger sur ce manque de mixité sociale, sexuelle et culturelle, clairement, surtout de nos jours. Pour ce qui est de ces reprises, je mélange des choses qui dans ma tête fonctionnent parfaitement ensemble en me disant que je veux démontrer que  cela peut fonctionner à ceux qui pensent que sur le papier cela peut paraître incongru. Je crois aussi qu’il y a aussi un geste de colère assez profonde là-dedans. Il n’y a rien de revendicatif, il y a vraiment un mépris des musiques du monde par un public Rock Indé qui doit se remettre en question. Je ne sais pas clairement ce que dit ce mépris mais ce raisonnement genre « Ce type de musique c’est de la merde », ce n’est sûrement pas un vecteur d’ouverture. Et je pense qu’à terme cet état d’esprit rend les gens perméables à des trucs vraiment nauséabonds, je suis vraiment atterré par le nombre de gens qui partent en cacahouète autour de moi. Et si on prolonge encore notre discussion, il y a aussi un manque de mixité sociale dans les salles de concerts,

C’est vrai que quand l’on observe un peu les publics que l’on retrouve dans les salles de spectacles, le résultat est pour le moins parlant avec une évidente absence d’un public plus populaire. Du caractère primordial que peuvent avoir des démarches comme celles de l’association Des Liens parrainée par Dominique A.Qu’en pensez-vous ?

J’ai participé il y a peu à une soirée organisée par l’association Des Liens avec Dominique A. Permettre l’accès à la culture pour tous c’est aussi combattre l’isolement. C’est marrant parce que pour ma part, je me suis longtemps pas posé cette question, j’ai toujours fait de la musique sans cibler un public en particulier, mais on note clairement qu’avec Stranded Horse, on a un public beaucoup plus mixte que quand j’officiais dans Encre. On a clairement une plus grande représentation des minorités, on a un public plus varié en termes de tranches d’âge, on a la chance d’avoir un peu tout le monde. Ce n’est pas un calcul de ma part mais c’est vrai qu’on le constate. Cela m’apporte une vraie satisfaction parce que pour être tout à fait franc, c’est vrai qu’à un moment de ma vie de musicien, j’en avais un peu plein le cul de jouer  devant une intelligentsia branchée. Je ne suis pas à l’aise avec ce milieu, je n’ai pas grandi là-dedans, je ne suis pas un urbain, j’ai grandi à la campagne avec une grande diversité sociale. Pour autant, il n’y a pas chez moi de démarche militante mais plus des messages d’agacement.

Quand vous prenez un morceau comme Rumba Du Trépas, c’est plus un morceau caustique et cynique qu’un message militant. Il y a une forme de revendication bien sûr mais je laisse le soin à chacun d’y comprendre ce qu’il souhaite. Je crois que j’ai toujours fait ça. J’ai toujours composé des morceaux qui parlent de  mer, de politique, de sexe et de voyage (rires). La mer reste le thème principal. Bien sûr qu’il y a parfois des commentaires un peu perchés  à l’occasion, qui assument de ne pas savoir où ils se placent et d’être dans un chaos un peu dérangé. Il n’y a pas de discours revendicatif mais plus des commentaires sur le chaos ambiant. Cela n’aura échappé à personne que l’on traverse des périodes absolument hallucinantes, des temps à se taper la tête contre les murs d’absurdité. Je me place plus finalement en témoin désemparé de ce qui me et nous tombe sur la gueule. Poser un jugement, tendre vers un fond moralisateur, ce n’est pas une preuve d’ouverture. Souligner l’absurde me semble plus productif que de pointer du doigt. J’essaie plus de trouver de l’émotion, quelque chose de fort dans cet absurde

Sean Bouchard, le patron du label bordelais Talitres qui a abrité quatre de vos disques avec Stranded Horse dit de vous « C’est un garçon ovni qui m’oblige à frayer sur des terres que je ne pensais plus aimer écouter : le cross-over». C’est quoi le Cross-over pour vous Yann Tambour ?

 Yann Tambour : Un truc de journaliste (Rires). Vous ne voyez du Cross-over que quand vous considérez qu’il y a des genres ou des styles. A partir du moment où vous ne l’appréhendez pas comme ça, le Cross-Over n’existe pas, ce qui est le cas pour moi. Ma démarche de musicien, c’est de ne pas avoir de barrières ou de limites entre les choses. Après, j’imagine que pour faire aller quelqu’un vers un disque ou pour vendre des disques tout simplement comme c’est aussi le rôle de Sean Bouchard, il faut tenir ce genre d’arguments. Cela ne m’intéresse pas, je sais que je suis un peu un casse-tête pour les maisons de disques car elles ne savent jamais vraiment comment me vendre ou où me placer mais encore une fois, ça ce n’est pas mon problème. Mon problème c’est d’aller vers les choses qui me procurent de l’émotion et de les faire cohabiter sans me poser la question de savoir si cela parle ou non à quelqu’un. La seule question que je me pose parfois c’est « Est-ce que cela ne va pas déranger untel ou untel si je fais cohabiter ça et ça ? », en général, cela me pousse à aller davantage vers le truc (Rires). Je crois que le mariage des genres et la confrontation sont plus importants que jamais, de tout temps mais peut-être encore plus aujourd’hui. La manière dont Sean Bouchard pose le raisonnement, c’est clairement celle de quelqu’un qui n’est pas dans les mêmes problématiques que moi, qui doit sortir et de vendre des disques, c’est tout à fait noble que l’on se comprenne bien, hein ? C’est un métier compliqué. En tout cas, s’il y a bien une chose qui me fasse plaisir, c’est que cela génère des réflexions et que cela fasse sortir un peu les gens de leurs chapelles, ça fait grandement besoin dans ce métier, je pense.

Si vous voulez bien, nous allons revenir un peu dans votre passé. Vous vous êtes fait connaître au début des années 2000 avec un projet diamétralement différent, Encre, que l’on pouvait qualifier de Post-Rock ou d’électronique. Je vais vous proposer une double description en forme d’opposition et vous me direz ce que vous en pensez. J’ai l’impression qu’Encre évoluait plus dans des terres cérébrales et que Thee Stranded Horse puis Stranded Horse tendait vers une forme de lâcher-prise. Par ailleurs avec Encre, votre chant relevait plus du spoken word alors qu’avec Stranded Horse, votre voix devient un instrument à part entière. Qu’en pensez-vous ?

Yann Tambour : Oui c’est assez vrai cette opposition que vous faites entre Encre et Stranded Horse sur la dimension cérébrale et le lâcher-prise. Il y avait dans Encre un côté très Control Freak. C’était une musique très cérébrale et très structurée qui s’imposait des objectifs très performatifs parfois. C’est aussi une œuvre de jeunesse car quand vous êtes plus jeune, c’est compliqué le lâcher-prise. C’est avec le temps que vous prenez du recul et que vous apprenez à ne pas être en réflexion perpétuelle sur vous-même. Quand je suis parti vers Stranded Horse, je crois bien que j’ai accepté de me laisser surprendre davantage. Avec Encre, on est plus dans un processus d’écriture qui prend le pouls autour de lui, qui glane des bribes de vie dans un contexte urbain et chaotique, beaucoup de trucs vraiment pas drôles d’ailleurs. Cela commence à me paraître loin, il faut que je fasse des efforts pour me rappeler comment je fonctionnais à l’époque.

Il y avait assurément une construction un peu savante encore plus sur Flux (2004) que sur le premier. Sur Encre (2001), il y a beaucoup de choses qui sont le fruit d’accidents, une matière laissée volontairement un peu au hasard, puis contrôlée ensuite, avec des éléments un peu bruitistes. Avec Flux, on est plus dans une architecture très très très contrôlée, minutieusement construite, détail après détail. C’était un travail titanesque d’ailleurs. En plus la démarche était assez compliquée, on avait un groupe sur scène, j’avais idée que le groupe sur scène devait être aussi un peu auteur de ses arrangements pour pouvoir dégager une certaine énergie. Il y avait donc quasiment un travail de réécriture en groupe. Ce qui fait qu’en plus pour le travail d’un label ou d’un tourneur, cela devenait super compliqué car vous aviez des disques et des lives très éloignés. Ce n’était pas forcément super facile à travailler. Mais tant pis si c’était pas pratique ou si cela n’atteignait pas la portée désirée, j’ai toujours écouté mes instincts premiers, c’est le seul moyen pour moi de vivre pleinement ce que je fais. S’il y a contrainte extérieure, je perds le goût. Ensuite , un jour je suis parti de Paris et que j’ai voulu lâcher toutes ces contraintes, c’était très casse-tête, j’en ai eu marre de tout cela et j’ai voulu passer à autre chose. Je suis revenu dans un environnement qui me parlait plus  et je me suis dit que j’allais essayer de développer quelque chose avec la Kora et m’autoriser à me laisser surprendre.

Il n’y a pas une transition aussi marquée qu’il y paraît entre Encre et Thee Stranded Horse. J’ai délaissé le spoken word quand j’ai commencé à composer à la Kora, cet instrument se prêtait davantage  à du chant. Par contre, ce que l’on sait moins, c’est que chez Encre, il y avait déjà aussi des morceaux chantés, très arpégés, en français. J’ai fait une première version de l’album en 1999 si je me rappelle bien, il y avait une bonne moitié des morceaux en fingerpicking. J’ai laissé de côté cet aspect-là pour le disque final car c’est vrai que ce mélange de morceaux chantés et de trucs plus spoken word, cela ne fonctionnait pas bien. Et ils n’étaient à mon sens pas assez aboutis, pour le label non-plus d’ailleurs si je me souviens bien. J’ai continué de composer des morceaux dans une veine plus électronique et cela m’a permis d’atteindre quelque chose de plus homogène. Avec le recul, je me dis qu’heureusement que la formule a reposé un peu. J’avais soumis une première version à Florent Mazolenni qui tenait à l’époque le label Mobil en 1998. A l’époque, il n’y avait quasiment qu’exclusivement des morceaux en fingerpicking donc c’est vrai que narrativement, les gens m’ont d’abord connu avec un projet orienté électronique mais j’ai en fait commencé avec quelque chose de plus acoustique et quand j’ai quitté Paris, je suis revenu à ça. Certes, il y avait la Kora en plus mais je n’ai fait que reprendre un travail que j’avais commencé depuis longtemps. Ces morceaux dont je vous parle étaient chantés et pas en spoken word souvent en français. Je pense que les nappes électroniques me donnaient davantage envie de susurrer les choses.

C’est donc par Encre que vous vous êtes fait connaître. On dit sans doute hâtivement que les deux projets sont diamétralement différents. Vous expliquiez d’ailleurs dans une interview : “Le premier album d’Encre comportait à la base des morceaux à la guitare avec des arpèges proches de ce que je fais aujourd’hui. On les avait dégagés car ils ne cohabitaient pas avec le reste, puis, ensuite, j’ai gardé le cap du “style” Encre un moment.” Si vous deviez qualifier le style Encre ce serait en quels termes en opposition avec celui de Stranded Horse?

 Yann Tambour ; Déjà, c’est de la musique programmée. Chez Stranded Horse, au contraire, rien n’est programmé. Sur les albums, on essaie d’avoir une énergie Live le plus possible, en tous les cas, cette pulsation qui est apportée par le jeu en Live. Les prises chez Stranded Horse sont souvent choisies pas parce qu’elles sont dedans, parce qu’elles sont justes mais plus parce qu’elles ont une charge émotionnelle plus forte. Encre, c’est quand même très minuté, très construit et très pensé. On n’est pas sur l’idée de se laisser surprendre, on est dans un univers complètement paramétré et complètement contrôlé qui joue aussi de ce décalage entre musique acoustique et programmation. L’idée notamment sur Flux c’était de faire un orchestre improbable, l’idée c’était de créer avec les moyens de l’époque cet espace qui rappelle celui de l’orchestre mais qu’en même temps, il soit difficile de se repérer entre ce qui est joué et ce qu’il ne l’est pas. Je voulais perdre un peu l’auditeur là-dedans ; de donner l’impression que quelque chose est fait mais que ce n’est pas réalisable. Il s’agissait d’interroger l’auditeur. Ma démarche était très cérébrale, c’est vrai. C’était une époque où j’étais beaucoup là-dedans aussi, je traînais pas mal dans le milieu de la musique électronique à Paris. Je travaillais à L’IRCAM par exemple, précisons de suite, c’était un petit boulot. Je vendais des billets et j’accueillais les gens mais comme j’avais un pied là-bas, je voyais beaucoup de choses, je traînais avec des assistants musicaux et j’avais un accès à toutes ces technologies et toutes ces réflexions qui nourrissaient mon quotidien. C’est sûr que cela jouait sur mes choix musicaux. C’est un environnement avec lequel j’ai totalement rompu quand j’ai quitté Paris, je suis parti vers autre chose,  vers les musiques populaires, folk en particulier. On traverse tous différentes phases, je pense.

On a l’impression qu’au fur et à mesure de votre carrière, vous avez tendu à décomplexifier votre musique pour tendre vers une forme de simplicité, j’ai failli dire d’épure. Qu’en pensez-vous ?

Yann Tambour : Ca a été une période en particulier sur les deux premiers Stranded Horse, Thee Stranded Horse (2005) et Churning Strides (2007), en live aussi. Je crois que cela s’explique de manière très simple. C’est un calque de mon retour à l’univers sauvage et maritime dans lequel j’ai grandi. J’en ai beaucoup parlé lors de la sortie de Humbling Tides (2011), il y avait quelque chose de presque mystique là-dedans. La pulsation et le rythme que l’on entend dans Humbling Tides fait référence à cette envie que j’avais à l’époque d’être en  phase avec l’état émotionnel dans lequel je me trouvais dans cette baraque toute vide au bord de la mer, avec les marées qui montaient et descendaient sous mes yeux. J’essayais de calquer  les atmosphères. Pour le coup, il y a quelque chose de très intime, de très organique, de très charnel et de très vécu là-dedans dans ce travail de l’époque qui se ressent peut-être à l’écoute. J’écoute très peu mes disques ensuite car je psychote trop mais quand cela m’arrive, à chaque fois, je suis surpris de la vitesse, plutôt de la lenteur à laquelle je joue sur ce disque. Je me rappelle qu’à l’époque je me disais « Ca, c’est la vitesse juste ». J’essayais de reproduire  mon environnement dans les vitesses et les cadences des morceaux. Je crois que cela donne à ces albums une teinte assez particulière, ce qui n’a plus été le cas après, car je suis passé vraiment à autre chose.

Par contre, quand vous parlez de complexité, j’ai l’impression que les complexités d’architecture que je pouvais avoir dans Encre perdurent toujours un peu dans Stranded Horse. Il y a une logique similaire et analogue dans la manière dont je développe les différents arpèges. Dans les constructions arpégées qu’elles soient à la Kora ou la guitare, il y a quand même une structure que je trouve analogue et c’est pour cela que je pense que je continue à faire le même travail, aussi  étrange que cela puisse paraître quand on confronte mes deux projets. Autant quand on écoute les disques de  Stranded Horse, on trouve un fil continu alors qu’avec Encre, c’est une proposition toute autre qui aurait pu être composée par une autre personne. Pourtant, j’y repère plus d’analogies que de différences.

Grand Rodéo est sorti le 17 septembre dernier chez Ici D’Ailleurs.

Retrouvez notre critique du disque ici.

Un immense merci à Yann Tambour pour sa grande disponibilité et à Jean-Philippe Béraud pour avoir permis cet échange.