[Interview] Emmanuelle Parrenin (2e partie) : L’espace, le temps et la linéarité

Continuons notre échange avec Emmanuelle Parrenin et cette discussion qui finit par ressembler bien plus à un voyage dans une réflexion et une action dans un temps présent. Targala, son dernier disque, ressemble tant à son auteure, une maison accueillante, pleine de vie mais aussi d’ombres, de rêves étranges et de curiosités  dignes d’un cabinet fantasque.

© Martin Argyroglo

Pour revenir aux musiques traditionnelles, le chanteur Piers Faccini, collaborateur régulier de Vincent Ségal avec lequel vous avez également collaborée dit ceci que je vous propose pour prolonger notre interrogation : “Aujourd’hui, j’écoute beaucoup de vieux enregistrements. Ces enregistrements datent d’un temps où les gens voyageaient beaucoup moins, il n’y avait pas la mondialisation. La radio n’existait pas dans ces endroits-là. Ce qui est extraordinaire dans ces enregistrements, c’est que l’on entend par exemple dans ce musicien qui jouait de la musique dans une forêt du Congo ou dans le Sud de L’Italie, ces musiciens ne connaissaient pas d’autre chose que leur seule musique. On entend cette richesse-là dans ces enregistrements, c’est quelque chose que l’on n’entend plus, c’est quelque chose que l’on a perdu. On peut avoir la même qualité de chanteur ou de musicien mais il est impossible d’enlever le fait que l’on a entendu d’autres sons et d’autres musiques. C’est l’isolement dans lequel étaient ces musiciens qui rend ce son unique. C’est un peu comme les Iles Galapagos ou la Nouvelle-Zélande, des endroits sur Terre qui ont été isolés par rapport à leur géographie à la pollinisation et aux migrations d’espèces, ils ont développé une faune absolument originale et unique. Dans les musiques du monde, au début, il y avait cela. Par exemple en Italie, les chansons pouvaient changer de région en région mais aussi de village en village, les dialectes changent de village en village. C’était tellement riche. Aujourd’hui, tout le monde parle plus ou moins la même langue et même si on parle le breton ou d’autres dialectes, on ne peut pas enlever que l’on connaît d’autres choses. C’est bien sûr une richesse mais cela change juste la qualité de comment on chante et de comment on joue.”

Qu’en pensez-vous ?

 Emmanuelle Parrenin : Cela m’évoque ceci : J’ai pas mal joué avec des musiciens Gnawa. J’ai passé cinq nuits de célébration, cela commençait à 19h et se terminait à 07h du matin, j’ai fait cinq nuits de suite avec eux, on pourrait parler de la transe qu’engendre ce genre de musique et de durée dans le jeu mais ce n’est pas le sujet. J’ai voulu jouer avec des musiciens qui n’avaient entendu que leur musique, qui étaient nés avec et qui ne connaissaient pas forcément d’autres musiques. Ces musiciens-là étaient incapables de jouer autre chose et cela m’a posé question, ils étaient incapables d’improviser ou même moi j’avais une vielle qui n’est pas dans la bonne tessiture. La vielle c’est en Do ou en Sol. J’ai donc demandé au guitariste s’il pouvait changer son capodastre pour que je puisse jouer  mais ils sont incapables de faire autre chose que la musique dont ils sont imprégnés. Ils sont nés dedans, il y en a un qui lance quelque chose, les autres reprennent et lui répondent. Cela m’a interrogé sur le fait que leurs oreilles ne puissent s’ouvrir à autre chose.

Les personnes que j’ai enregistrées en collectage qui étaient donc issues de la tradition orale qui avaient appris de leur grand-mère et qui avaient elles-mêmes appris de leur grand-mère, ces gens avaient en effet une manière très typique que je reconnais immédiatement. Ils lancent la voix d’une certaine manière. Cette manière que l’on a beaucoup retrouvée dans les premiers groupes Folk, tout le monde chantait un peu comme les gens que l’on avait enregistrés, moi la première. Si j’écoute certains de mes disques, les disques de collaborations auxquels j’ai participé. J’envoyais la voix pour faire participer une foule, je ne chante plus du tout pareil. Ces gens-là chantaient de cette manière-là et c’est vrai que c’est unique. Les gens qui refont de la musique traditionnelle de nos jours ne chantent pas de cette manière-là, la manière de chanter et d’envoyer la voix n’est pas la même.

Et puis la musique traditionnelle n’est absolument plus au centre de mon travail désormais. J’ai fait le plein de ces influences-là dans les années 70. J’ai même rejeté le courant traditionnel à un moment à cause de ces esprits de chapelle qui n’existaient pas du tout au départ. Je me suis mise à écrire de la musique pour la danse où il y a forcément plus d’espace. Il y avait ce scepticisme face au changement, cet esprit critique face à mon envie d’intégrer des sons nouveaux au sein du Folk. J’ai été très critiquée par les puristes à l’époque. J’ai pris mes distances avec cette scène Folk simplement parce que la vie m’a menée ailleurs. J’ai toujours aimé expérimenter et chercher. J’ai quitté cette scène Folk au moment où le succès se faisait sentir mais je n’ai aucun regret pour autant. J’aurai pu me débrouiller beaucoup mieux car maintenant j’ai une toute petite retraite, j’ai choisi une autre voie, celle de mon envie de renouveau, de découverte, même à l’âge que j’ai, j’ai encore besoin de ça.

Quel est l’intérêt de ces musiques traditionnelles dans le monde de 2022 et comment les aider à vivre encore et toujours ? Faut-il se les réapproprier quitte à ne pas les respecter ou faut-il les percevoir comme une musique de patrimoine qu’il ne faut pas toucher ?

 Emmanuelle Parrenin : Il ne faut surtout pas les considérer comme des musiques figées de musée, il faut au contraire se les réapproprier quitte à sortir de la pureté. Ce qui est important si on se les réapproprie, que l’on fait ses propres arrangements et ses propres chemins de traverse, il faut savoir conserver la pulsion première à la base de cette musique traditionnelle, ce qui n’est pas toujours le cas. Se réapproprier une œuvre cela peut être la dénaturer mais dans certains cas, je le perçois presque comme une trahison. C’est parfois sur intellectualisé alors que la musique traditionnelle est une musique populaire. C’est un acte très instinctif même la manière de respirer quand on chante un air traditionnel (que j’ai vécu par mes expériences de collectage), on respire quand on en a besoin à la différence du chant classique qui fait appel à une théorie bien réelle. Cette respiration instinctive n’est absolument pas gênante car on ne perd pas le fil de l’énergie. Intellectualiser la musique n’est pas dans mon système, cela passe beaucoup par la dimension sensorielle. L’intégrité est quelque chose d’indispensable pour moi.

Selon vous, quelles images se font les gens de la musique d’Emmanuelle Parrenin ? Une musique expérimentale et complexe ?

Emmanuelle Parrenin : Depuis toujours, on m’accole cette étiquette folk car je suis issue de ce mouvement. C’est un peu inscrit dans la pierre donc forcément beaucoup de gens se réfèrent à cela mais pour les plus jeunes, ils m’intègrent plus à la scène Electro, ils me perçoivent plus dans l’Avant-Garde. Il y a des retours différents dans l’image que je renvoie en fonction de l’âge des gens. Je suis plus collée à l’Electro, aux paysages sonores et au psychédélisme pour les plus jeunes et pour les plus âgés au Folk.

Je ne perçois pas pour autant mon travail comme quelque chose de complexe car en soi les mélodies sont assez simples, c’est vrai après qu’un titre comme Epinette Noire sur Targala par exemple Colin avait l’idée d’emmener le morceau vers une tonalité plus bruitiste en utilisant mon jeu d’épinette sur les bourdons, et les harmoniques de la vielle. J’avais moi-même du mal à un moment donné avec ce titre. J’étais plus axée sur le côté mélodique, et petit à petit les fils se sont tissés. Quand j’arrive en studio, j’ai souvent composé une base en amont mais c’est toujours quelque chose qui reste ouvert avec de l’espace. J’aime beaucoup que l’on me fasse des propositions qui vont peut-être m’emmener ailleurs. J’aime beaucoup collaborer avec d’autres car j’ai aussi beaucoup travaillé seule notamment quand je vivais en Savoie. J’aime beaucoup l’inattendu que quelqu’un peut proposer et qui va m’amener ailleurs, peut-être cet ailleurs je n’y aurai pas pensé toute seule.

Pouvez-vous nous parler de la genèse de Thibault et l’arbre d’or ?

Emmanuelle Parrenin :  Thibault et l’arbre d’or, c’est une belle histoire vraie. J’étais dans les Cévennes avec les musiciens qui ont ensuite formé Mélusine. On venait d’enregistrer ensemble Le Galant Noyé en 1975, on était employés par le Parc naturel des Cévennes, on proposait des veillées de musique et de danse partout dans les villages. Un jour de relâche un dimanche, on est partis escalader le massif de l’Aigoual. Je vois en haut de ce panorama au loin comme un gant. Je dis à mes amis qui m’accompagnaient « Tiens, il y a un gant. » On se rapproche et on se rend compte que c’était un corps d’homme, un cadavre. On était monté en 3 heures, il nous a fallu 10 minutes pour descendre. On prévient la police de notre découverte. Après, j’ai appris l’histoire de ce vieux monsieur, il avait planté un arbre quand il avait 20 ans en haut de la montagne et ses enfants voulaient le placer en maison de retraite. Il est monté pour voir une dernière fois son arbre avant d’entrer en maison de retraite et il est mort là-haut. C’est de là que vient cette chanson, Thibault et l’arbre d’or.

Maison Rose est devenu ce que l’on appelle “un album culte” avec les années, ce qui n’est pas exagéré de le dire. Etes-vous surprise de voir que ce disque intéresse encore des gens aujourd’hui et en quoi ce disque sorti en 1977 reste-t-il si actuel en 2022 selon vous ?

Emmanuelle Parrenin :  Je pense que ce titre dans Maison Rose qui est Topaze est en grande partie ce qui a retenu l’attention de la jeune génération et que les gens comparent à de l’Electro. On pourrait parler aussi d’Après L’Ondée. Mais la prise de son est essentielle également dans cette dimension intemporelle souvent évoquée quand on parle de Maison Rose. Par exemple, Maison Cube et Targala, je ne les ai pas enregistrés en studio, cela a été fait avec du matériel assez moyen. C’est mon fils qui m’a dit après l’écoute des enregistrements que cela piquait un peu les oreilles, c’est vrai que par rapport à Maison Rose, on n’est absolument pas dans le même travail du son. Targala a été enregistré avec un  micro très moyen j’espère que cela ne gêne pas trop et que cela ne se ressent pas trop à l’écoute. Paulie Jan qui a mixé l’album a fait un beau travail !

Le musicien Sourdure dit dans une interview : “Maison Rose est plus proche du répertoire de Dick Annegarn ou Brigitte Fontaine que du monde de la musique traditionnelle, qu’il a un côté insulaire et isolé face à cette scène.”  Ce ne serait pas un malentendu finalement que de vous avoir associée à la scène folk de cette période ?

 Emmanuelle Parrenin :  Oui, je crois bien qu’il y a peut-être un peu malentendu dans cette association que l’on a faite entre moi et le Folk. C’est vrai que je me sentais plus proche de personnes comme Brigitte Fontaine et Areski ou Dick Annegarn – que j’adore – que de la scène Folk. Je crois que j’aurai pu être plus proche de cette scène-là mais on m’avait collé cette étiquette Folk. Je me sentais proche de ce que faisait Pierre Barouh avec le label Saravah, je connaissais très bien Pierre, mon fils a habité dans le moulin de Pierre Barouh. J’adorais ce que faisait Higelin à l’époque de Cayenne.

J’aurai peut-être fouiller dans ce type de registre-là si j’avais poursuivi ma carrière après Maison Rose mais je n’ai peut-être pas rencontré les personnes qu’il fallait à l’époque. Je serai sans doute plus aller vers ce type d’univers, j’aurais sans doute continué dans la lignée de Maison Rose si je n’avais pas interrompu ma carrière et je crois aussi que mes disques auraient sans doute beaucoup ressemblé à ce que j’ai fait avec Maison Cube à mon retour. Je ne serai sûrement pas revenue dans le Folk, j’aurai continué à utiliser les mêmes instruments sauf que maintenant je joue sur les harmoniques, je cherche autre chose pour ne pas tomber dans le chromatisme. Des fois, je m’essaie au piano et il me vient des choses très différentes. Je peux parfois être un peu limitée ou arrêtée par mes instruments. Ce que j’ai fait après Maison Rose et avant d’interrompre ma carrière c’est de composer de la musique pour la danse. Pérélandra qui est sorti chez Le Souffle Continu en 2017 et qui va ressortir prochainement ainsi que Maison Rose augmenté de deux inédits, Pérélandra donc reflète cette expérience de la Danse. J’aurai aimé continuer à explorer dans cette facette, cette voie que l’on entend dans Topaze. J’ai quand même travaillé avec Didier Malherbe et c’est avec lui que l’on a fait la première partie des Clash. J’avais aussi été approchée par le chanteur de Magma pour créer un autre groupe dont j’ai oublié le nom. Je serai peut-être partie dans un autre langage, en particulier dans une manière différente de placer sa voix au sein de la mélodie.

Plus que de la musique traditionnelle, vous faisiez de la musique du monde avant l’heure et plus que de la musique du monde, ne pourrait-on pas parler de musique du paysage tant l’espace semble important dans votre processus de composition, tant vous semblez jouer avec l’espace comme une matière ?

Emmanuelle Parrenin :  L’espace, le temps et la linéarité sont essentiels et je crois que cela s’entend dans Targala. L’espace est une notion première pour moi. Quand vous parlez de paysage, vous avez raison car je suis de plus en plus intéressée par ce travail de l’image, du son sur l’image. Travailler à partir d’une image, ce n’est pas faire un morceau, c’est tisser et faire un tapis sonore qui va avec l’image qui apporte une intention, un sentiment qui peut se faire en contrepoint plus qu’en simple illustration ou motif. Quand je pense paysage, je pense plus à ce qui se passe à l’intérieur d’une personne, un paysage mental en somme. Ce n’est pas forcément un paysage dans la nature même si cela m’intéresse aussi. Ce serait plus quelque chose qui n’est pas dit mais qui est là en constant et grâce à la musique, on découvre petit à petit la personne. J’adorerai adapter ma musique autour des images comme dans ce film japonais que j’ai vu très jeune, L’Ile Nue, film de Kaneto Shindō sorti en 1960. Ce film m’a énormément marqué alors que ce n’est pas du tout un film destiné aux enfants. J’en ai encore dans la tête sa musique. Je peux vous fredonner le thème du film. C’est un film qui par sa lenteur vous fait voyager et vous emmène à l’intérieur de vous-même. Dans ce type de travail, je n’utiliserai pas la musique en support de l’image mais plus une traduction nouvelle avec le son et la musique, ce serait amener autre chose que ce qui se passe sur l’écran.

Le rapport au bruit et au silence semble primordial dans votre travail mais aussi le rapport à la surprise.

Emmanuelle Parrenin :  La surprise est quelque chose d’indispensable dans ma vie. J’aime être surprise et même si je devais faire une prière, je demanderai à être surprise. Etre surpris c’est accepter le lâcher-prise, c’est laisser le corps parler. J’ai besoin de la surprise et je crois qu’elle s’entend un peu dans ma musique. Ma manière de respirer a beaucoup à voir avec le silence et la surprise. Cela peut rendre ma musique difficile d’accès pour certains car ce ne sont pas des sonorités habituelles et cela ne marche pas dans le même système du cerveau. On parle parfois de mystère ou d’énigme quand on parle de ma musique. Je pense que le mystère comme la surprise correspondent à cette idée qu’il y a toujours quelque chose de caché que l’on ne sait pas forcément soi-même en tant que créateur. Composer ce serait un peu laisser toute la place à l’inconscient, le laisser prendre le premier rang souvent. Accepter de s’ouvrir à ce monde-là au-dedans de soi. Parfois, je parle avec cet inconscient et je dialogue avec lui, je le censure parfois aussi.

Quand on parle de votre chant, on parle souvent de minimalisme et d’épure. Qu’en pensez-vous ?

Emmanuelle Parrenin :  Je ne me considère pas comme une chanteuse. J’utilise la voix comme un instrument. Si on parle d’épure par rapport à mon chant, cela me va bien. Depuis toute petite, j’ai toujours chanté et j’ai appris à ma famille des chansons que j’inventais quand on faisait de la voiture. Je n’aime pas trop les voix trop posées avec beaucoup d’effets, je ne suis pas très sensible à cela. Dans mon approche du chant, je me sens plus proche de l’instrumentiste que de celui de l’interprète.

Parlons un peu de vos textes si vous voulez bien. Vos textes sont-ils à prendre avec une volonté de faire sens ou plus de faire son ?

Emmanuelle Parrenin :  Instinctivement, ce qui me vient en premier c’est de faire son dans une dimension sensible. Quand j’ai travaillé avec Flop sur Maison Cube, pour lui, le texte c’est vraiment essentiel. J’ai eu beaucoup de mal à m’inscrire dans cette voie-là. Quand j’écoute un musicien, j’écoute d’abord la musique. Si les paroles sont magnifiques mais que la musique ne me touche pas alors que le contraire la musique est très belle et les paroles insignifiantes, je vais quand même adhérer. Je suis quand même sensible aux textes bien sûr mais ce n’est pas ma priorité. Quand j’ai travaillé sur Jours de grève, Gilb’R de Versatile m’a dit au pied levé « Maintenant tu écris un texte pour le disque et tu le chantes ». Tous les textes que j’ai écrits pour ce disque, je les ai faits au pied levé. Sur le moment j’ai trouvé l’exercice plutôt rude. Quand j’ai écrit par exemple « Jamais je n’irai jusqu’à enterrer mes rêves, ceux qui brûlent comme la fièvre » et comme cela a été mixé par un allemand, à savoir Detlef Weinrich et Jan Schulte il a coupé le texte de manière un peu abrupte. Cela donne « « Jamais je n’irai jusqu’à enterrer mes rêves, ceux… » et puis c’est tout. Je pense que personne ne s’en est rendu compte et que cela ne gène personne sauf moi, comme quoi j’attache de l’importance aux textes. Je suis plus sensible à la mélodie mais si l’on me coupe les ailes au milieu de mon texte, ça ne le fait pas. Et là je comprends Flop  Et puis même si c’est un son, on parlait d’interprétation d’un texte, c’est pareil avec le son, il y a aussi une interprétation du son dans la manière où on va l’envoyer, le tenir, le moduler dans sa bouche.

Si je vous dis que l’on perçoit des choix esthétiques très tranchés au sein de chacun de vos disques, vous reconnaissez-vous dans cette description ?

Emmanuelle Parrenin :  Oui je suis d’accord avec cette idée que d’un disque à l’autre, les esthétiques sont très différentes, ce n’est pas un choix mûrement réfléchi mais je suis dans un mouvement constant. Vous voyez, Targala sort ces jours-ci, je suis encore dans l’énergie qui a permis l’élaboration de ce disque mais je suis aussi déjà ailleurs. Je suis vraiment guidée par cette surprise qui m’amène ailleurs. J’aime la prise de risque et avoir l’impression d’être au-dessus du vide sans filet à tenter des choses que je n’ai jamais faites car cela fait partie de mon chemin avec des moments de doutes et de remise en questions mais en même temps cette prise de risque est inscrite dans mon histoire personnelle comme un fil continu.

Qu’est-ce que vous pourriez conseiller à la Emmanuelle Parrenin de vos 25 ans et que vous conseillerait-elle en retour ?

Emmanuelle Parrenin :  Si je devais conseiller la jeune Emmanuelle, à 25 ans, c’est le moment où j’ai quitté le Folk, je lui dirai qu’elle a bien fait. C’est vrai que j’ai toujours eu une espèce de complexe car je n’ai pas eu d’initiateur ou de professeur. Toute ma vie ça m’a complexé. Je n’ai pas eu de modèle même si j’ai entendu pleins de choses pendant mon enfance. J’ai toujours eu cette soif d’apprendre et je l’ai toujours. J’ai l’impression d’être passée à côté de pleins de choses que je n’ai pas vues, que je ne connais pas. J’ai soif et envie d’être nourrie. A cette fille de 25 ans, je dirai « Ouvre-toi, nourris-toi, fais des voyages et des expériences, va écouter d’autres musiques et va te mélanger à d’autres cultures. » Des choses que je n’ai pas pu forcément faire.

Et la jeune qui me parlerait à moi maintenant, je lui dirai de ne pas perdre sa jeunesse. Même si je crois que la jeunesse ne se perd jamais vraiment et qu’au contraire on vieillit dans le regard de l’autre, dans ce malentendu et cet écart entre sa propre perception de soi et celui de l’autre. Je parlais tout à l’heure de cette vieille malle avec mes cahiers de ma prime jeunesse. A l’époque, j’étais très portée sur la notion de l’invisible, j’étais assez mystique également mais finalement je n’ai pas changé. On est, peu importent les années qui passent, toujours quelque part le même. La vie m’a façonné et m’a sculpté mais mes aspirations restent les mêmes. Rien ne s’est fané à ce niveau-là.

Au début des années 90, un accident bouleverse votre existence et vous rend sourde. Comment avez-vous trouvé les voies de la guérison ?

Emmanuelle Parrenin :  A travers le silence. Pendant un moment, je n’entendais absolument rien, j’étais sourde et en fin de compte cette surdité, contrairement à ce que tout le monde pourrait s’imaginer, cela m’a apporté un immense apaisement. J’avais l’impression d’être dans un œuf de plume. C’était confortable, je n’étais pas agressée. Au départ, ne rien entendre m’a apaisé, cela  ne m’a pas angoissé sur l’avenir et ma vie de musicienne. Je n’ai jamais perçu ma vie de musicienne comme une possible carrière.

Je pense que cette période de surdité m’a ouvert à une autre forme d’écoute, c’est-à-dire quand on ne peut pas entendre l’environnement, on s’ouvre à une écoute de ce qui ne s’entend pas. Je suis convaincue que cette expérience m’a enrichi. J’ai eu toute une période d’ouverture de conscience où j’étais en connexion avec des choses qui ne se voient pas. Je sais que pendant cette période cela m’a complètement nourri. Ce que je sais c’est que pendant cette période-là, je n’étais pas malheureuse. J’étais heureuse grâce à des choses extrêmement simples qui me remplissaient de joie. Pour moi qui a toujours regretté de ne pas avoir eu de professeur ou d’initiation, cette période a été pour moi une période d’enseignement.

Est-ce que quelque part à travers cette voie de guérison vous n’avez pas retrouvé la fonction première de la musique à savoir la redécouverte des vibrations d’un instrument ou d’une voix qui résonne ?

Emmanuelle Parrenin :  C’est par ce que l’on appelle la résonance osseuse que je me suis soignée. On chante sur une même fréquence quelque chose que l’on est en train de jouer sur son instrument et quelque chose se passe. Par exemple, quand je suis dans le métro, je suis bouche fermée et je me mets sur la fréquence sonore du métro. Il se passe quelque chose chez les gens, les gens ne voient pas que je suis en train de faire vu que j’ai la bouche fermée et je le fais pendant que le métro roule. Je m’amuse à observer la réaction des gens et il se passe quelque chose.

Ce serait quoi la Maïeuphonie pour vous ?

Emmanuelle Parrenin :  C’est la mise en résonance de quelque chose en soi que l’on ne connait pas forcément mais qui va sortir à travers le son et c’est le son qui se fait thérapeute. Le son peut être un karcher pour casser un truc répétitif, une stéréotypie. Le son peut aussi réharmoniser. Le mot veut dire accoucher de soi, Phone en grec c’est la voix mais c’est le son.

Quand j’ai fait mes études de musicothérapie à la Fac à Paris, cela ne m’a pas plu car je n’étais pas d’accord. Un exemple, j’ai suivi un petit garçon autiste pendant 10 ans toutes les semaines et lors des réunions à l’hôpital où l’on parlait de lui, j’avais le sentiment que l’on parlait d’un autre enfant. Cet enfant avait une étiquette à vie autiste et ce que les médecins décrivaient à travers cette étiquette ne correspondait en rien à ce que je voyais de cet enfant. C’est ce qui ‘a donné envie de faire ces études pour comprendre le langage de ces médecins. Ces études m’ont plutôt desséché qu’autre chose, cela m’a demandé beaucoup de travail. J’ai voulu remettre en question cette théorie que j’ai intégré et c’est pour ça que j’ai imaginé ce concept de Maïeuphonie, j’ai volontairement écarté cette notion de thérapie. Je ne suis pas thérapeute, c’est le son qui l’est. Ce que je tente de faire avec ça, c’est aller chercher en soi ce qui sait en soi. Cela ne passe par le cerveau mais par cette mémoire du sensible plutôt.

Concrètement, lors d’un atelier, je mets un peu les personnes dans un état proche de l’hypnose, j’ai toujours un instrument, je parle. C’est souvent l’épinette ou la harpe. Je joue quelque chose d’assez répétitif avec en plus la voix comme je parle à la personne, je la fais se mettre dans son corps. Tout part du corps. Souvent au départ, la personne me parle, elle me raconte ce qu’elle attend de ce travail, la pratique n’est jamais la même car c’est différent pour chaque personne. Moi quand la personne me parle, j’entends souvent ce qu’elle ne me dit pas ou des choses me sautent aux yeux ou aux oreilles de la souffrance ou du manque de ce qu’elle exprime ou pas. Je fais entrer la personne dans son malaise, dans sa souffrance avec le souffle, au fur et à mesure ce souffle prend, le débit de l’air change, je ne me mets qu’en soutien de l’autre jusqu’au moment où je me mets dans la même fréquence que l’autre pour amplifier la qualité sonore de ce qu’elle est en train de sortir, cela peut être quelque chose de très vilain. Cela amplifie en elle la résonance et c’est le son qui agit. Il va jusqu’à la cellule.

La musique pourrait donc avoir des vertus curatives. Vous avez d’ailleurs fait des ateliers d’art thérapie dans des hôpitaux psychiatriques par exemple. Le son qui traverse nos corps laisserait-il une empreinte en nous comme un baume qui guérirait ou qui apaiserait ?

Emmanuelle Parrenin :  Je crois que oui, la résonance du son va aller dans un espace à l’intérieur de soi qui ne résonne plus. C’est un espace où il y a eu une souffrance ou une histoire, le son va aller réapprivoiser en laissant la résonnance se faire et revenir petit à petit. Quand cela résonne à nouveau, je ne rentre pas dans l’histoire de vie de la personne, seul le son est thérapeute, pas moi. Souvent un espace qui ne résonnait plus et qui se met à refonctionner dénoue bien des choses. On m’a parfois dit que certains de mes disques ou de mes concerts pouvaient avoir cette vertu curative. Le dernier concert que j’ai fait à La Station pour la sortie de Targala, une femme qui faisait le son pleurait, elle m’a dit après « C’était trop beau, je ne pouvais pas me retenir ». Il y a souvent des gens qui sont touchés et cela me touche justement beaucoup, des gens qui me disaient que cela les avait soignés de venir écouter. Cela va bien au-delà de moi et de ma seule musique, cela rentre en résonnance avec quelque chose qui rejoint leurs histoires intimes. Il m’arrive parfois la même chose en tant que spectatrice de partir en sanglots sans me l’expliquer et surtout sans vouloir me l’expliquer. Cela me surprend totalement, cela me prend comme ça sans voir venir. Il se passe quelque chose au-delà de ce que je peux contrôler. Je suis souvent émerveillée par ce que le son peut procurer, je ne suis dans aucun acquis. J’expérimente le son et cela m’émerveille.

Quelle est la singularité de chacun des instruments que vous employez et en quoi cela implique peut-être une approche du chant différente ?

Emmanuelle Parrenin :  L’épinette, par exemple lors des séances, j’utilise beaucoup l’épinette et la harpe dans des motifs répétitifs, dans quelque chose qui relèverait de la Transe. J’ai pas mal de chansons où je m’accompagne avec la harpe ou l’épinette mais cela me permet d’utiliser la voix plus dans un format chanson ou plus mélodique si vous préférez. Ce sera alors plus un instrument d’accompagnement. La vielle m’emmène dans un autre monde car je la traite différemment, je joue peu sur les touches finalement, je joue plus en harmoniques sur les cordes dans un monde plus imaginaire, plus paysage alors que la harpe m’amènera plus dans un format mélodique.

Vous qui n’avez jamais employé votre vielle dans une dimension strictement traditionnelle travaillant un son qui finalement renvoyait plus aux travaux de la musique contemporaine qu’autre chose, comment étiez-vous perçue à l’époque par le public folk ?

Emmanuelle Parrenin :  Je n’ai jamais lu les critiques qu’il y a pu avoir à l’époque, je sais que j’ai été critiquée. Certains ont eu la dent dure à l’époque mais je ne me rappelle même pas et à vrai dire, je m’en moque un peu.

Propos recueillis par Greg Bod

Targala, La Maison Qui N’en Est Pas Une est sorti le 18 mars 2022 chez Johnkool records.

Un grand merci à Marc Chonier pour l’organisation de la rencontre et bien sûr à Emmanuelle Parrenin pour sa grande disponibilité et sa gentillesse rayonnante.

[Interview] Emmanuelle Parrenin (1ere partie) : une enfance baignée dans la musique