The Garden – Horseshit on Route 66 : Crottins en fleurs

Alerte rouge fluo. Le monstre à deux têtes des jumeaux Shears est de retour pour se moucher dans votre slip et botter tout fessier un peu trop confortablement posé. Le port d’une coque de sécurité n’est pas obligatoire mais reste vivement conseillé. La direction décline toute responsabilité en cas de coccyx fêlé.

The Garden - Horseshit 3© The Garden

Rendons à César ce qui appartient à mon petit frère, personnalité singulière dont le goût ne l’est pas moins, et que j’aimerais tout d’abord remercier d’avoir porté The Garden à mon attention en 2017. Lui en ayant touché deux mots en amont de cette critique, sa réponse fut immédiate. « De rien, remercie plutôt Yann Barthès ». Effectivement, Quotidien reste à ce jour la seule émission hexagonale à avoir convié les frères Shears sur son plateau. On avait même pu les voir présenter la météo. Merci Yann, donc. Ou quiconque se sera chargé de la programmation musicale de ce jour-là. Or, tout comme les jumeaux gesticulant devant la carte climatique, il est important pour cette critique d’anticiper un peu les précipitations à venir.

The Garden - Horseshit2Avertissement : Wyatt et Fletcher Shears font n’importe quoi. Ce qui n’est pas nécessairement péjoratif. Disons seulement qu’ils ne se refusent rien et font toujours tout à fond. En marge du duo, chaque frangin a son projet solo expérimental. Puzzle pour Fletcher et Enjoy pour Wyatt, lequel avait d’ailleurs autoproduit non pas un, non pas deux, non pas trois, non pas quatre, non pas cinq, non pas six, non pas sept, mais bien huit albums en 2012 (quelques clics sur Discogs vous prouveront que ce n’est pas une blague). Suivis par sept autres en 2013, année durant laquelle Fletcher, en affreux tire-au-flanc, n’en avait livré que six. La honte. Accessoirement, la paire rentabilise ses heures perdues, qu’on imagine rares, en mannequinat pour Yves Saint Laurent et Hugo Boss. Oké oké. Bref, quand les deux frérots font du barouf dans la même pièce, ça s’appelle The Garden et ça aspire tout ce qui passe. Et pas uniquement du punk trépané. Le potage contient aussi du hip hop, de la country, de l’indie pop et de l’électro, le tout broyé dans une moulinette lo-fi toujours désireuse de nous masser les tympans au cure-dent usagé. Interrogés sur ce gloubi-boulga littéralement innommable et susceptible de pousser le système d’étiquetage de la Fnac dans un coma profond, les jumeaux parlent de « vada vada » (il est toujours difficile de savoir à quel point ils se foutent ou non de la gueule du monde), philosophie rejetant toute distinction préétablie entre les styles. Au moins, c’est clair : l’auditeur n’est à l’abri de rien car tout peut arriver.

Le rythme régulier de ses sorties amène le duo à son cinquième album en dix ans. Une vingtaine de mois après Kiss My Super Bowl Ring (révision faussement polie de « kiss my ass »), furieux collage expérimental où le punk hardcore bisouillait la drum and bass, voici venir Horseshit on Route 66, dont le titre semble déjà troller son monde avec insistance. Un pressentiment nourri par les antécédents des jumeaux et confirmé par les extrémités du produit fini. Haunted House on Zillow demarre sur une minute de furie sale, agrémentée de ricanements démoniaques qui reviendront parasiter le titre final At the Campfire, comme si Wyatt et Fletcher voulaient rendre leur hardcore biscornu encore moins accessible qu’il ne l’est déjà. Périlleuse profession de foi que cette irrévérence constante, qui ne cherche le sens de notre poil que pour tirer dessus en gloussant avec méchanceté. Hasarder que ce disque n’est pas à mettre dans toutes les oreilles est le genre d’euphémisme qui ferait constater l’humidité de l’océan Pacifique avec un frisson de surprise. Une localisation aussi balnéaire que pertinente pour aborder cette nouvelle embuscade studio des deux gobelins. Ils y font ouvertement référence à leur bercail d’Orange County, carte postale californienne réputée pour ses plages à surfeurs, son tourisme dispendieux, son positionnement politique plus conservateur que le reste de l’État (même si le parti Républicain y a récemment perdu la totalité de ses sièges au Congrès) et… Disneyland. Un décor proprement grotesque, à la hauteur de ces drôles d’oiseaux qui y ont éclos. A moins que ce ne soit l’inverse.

Les vingt-cinq minutes de ce nouvel album kidnappent l’auditeur à bord d’un train fantôme, conduit à toute berzingue par un gremlin punk à deux têtes bien décidé à répandre la mouise dans le voisinage et à doucher la populace au jus de fosse septique. OC93 (lieu et date de naissance, donc) froisse de la tôle en gueulant dans la plus pure tradition hardcore. Restons sur nos gardes cependant car la suite est encore plus furax, avec la rythmique aux gencives écumantes de Puerta de Limosina où la basse de Wyatt fait mouiller le matelas à Royal Blood. (La Rickenbacker de la pochette est-elle un hommage à Motörhead ? Encore une supposition sans attente de réponse). Freight Yard dégraisse la drum and bass rockisée de l’album précédent et donne à peine le temps de souffler avant la chanson-titre, où les beats électro côtoient des gazouillements d’oiseaux et des gimmicks de guitares dignes d’un jeu vidéo des années 90. What Else Could I Be But a Jester dégueule un hip hop à personnalités multiples dans la lignée de Death Grips et X in the Dirt retourne complètement son string pour couler un bronze hérissé à la Hüsker Dü. Orange County Punk Rock Legend évoque Eliott Smith imitant GG Allin sous la douche. Ou Slayer reprenant Lou Reed après cinq verres de trop. La production atrocement lo-fi du titre est une master class de cradinguerie calculée, s’appliquant à faire disjoncter ce qui aurait pu être une mignonne petite minute et demie de pop acoustique en trois accords. Chainsaw the Door ? Un sprint hip hop scandé sur un rythme techno transpercé de guitares pop rock (encore un truc que je n’imaginais pas écrire un jour). Pas le temps de faiblir, le cauchemar reprend aussi sec avec Squished Face Slick Pig Living in a Smokey City (essayez donc de répéter ça le plus vite possible sans fourcher), tank rock roulant à l’assaut de la forteresse de Viagra Boys.

The Garden - Horseshit© The Garden

Vous trouvez que Black Midi manquent de dérision ou qu’Idles sont un peu trop stables dans leurs têtes ? Les jumeaux Shears sont là pour vous ravir, bande de dégénérés ! Aussi, n’hésitez pas une seconde de plus. Venez hurler un bon coup sur le manège expérimental de The Garden, tout en gardant en tête qu’il a été monté avec un stock de boulons délibérément restreint et que l’inspecteur du contrôle technique est reparti avec une liasse de biffetons dans le caleçon. Bon voyage.
(Effets secondaires à prévoir pouvant inclure nausées, vertiges, contusions et divers mouvements d’organes internes. Sacs à vomi et pansements disponibles aux frais des clients. Pas de remboursement.)

Mathias François

The Garden – Horseshit on Route 66
Label : Vada Vada
Sortie : 8 septembre 2022

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