[Interview] Fred Pallem : “ma musique n’a pas besoin d’images ni de dialogues, tout est déjà là”

A l’occasion de la sortie du 10e album de Fred Pallem & Le Sacre du Tympan on est allé poser quelques questions au chef d’orchestre pour évoquer les 20 ans du Sacre, l’adaptions des Fables de La fontaine, et bien sûr “X”.

LE SACRE DU TYMPAN
© Sylvain Gripoix

BENZINEMAG : X est le dixième album en 20 ans de carrière pour toi et Le Sacre du Tympan. Quel regard portes-tu sur tout le travail accompli depuis les débuts du Sacre ?

FRED PALLEM : Je ne regarde jamais en arrière et je ne réécoute jamais mes anciens disques. Alors que je peux passer pour un grand nostalgique aux yeux de certains, je ne me pose jamais de question sur le parcours du Sacre. Un grand orchestre c’est beaucoup plus dur qu’un petit, le parcours est semé d’embuches, mais j’avance quoi qu’il arrive (je crois d’ailleurs savoir que certains potes musiciens me surnomment “le bulldozer”).  Je trouve finalement que l’émergence a été assez rapide, comme ça arrive souvent à d’autres aussi, mais que durer est bien plus difficile. Nous n’avions fait que trois concerts avant de remporter le concours de Jazz de la Défense en juin 2000, qui fut un vrai tremplin pour l’orchestre, dans le sens où les gens du métier nous ont découverts. Je me rends compte qu’en 1998 nous étions le seul bigband n’ayant aucun musicien de plus de trente ans dans son effectif. Les autres orchestres étaient beaucoup plus professionnels, plus installés, et avaient déjà une carrière derrière eux. En 2003 quand Patrice Caratini m’a appelé pour intégrer la fédération Grands Formats, j’étais très fier de jouer le jeune de service, et on a visiblement suscité pas mal de vocations par la suite. Je trouve ça plutôt cool.

Sur ce 10e album  y avait t-il une direction musicale précise ? Avec le groupe, avez-vous apportés des choses nouvelles que vous n’aviez pas abordées dans les précédents albums ?

Je voulais un album de compositions originales, c’est certain. J’avais commencé à écrire pas mal de choses avant le confinement. Cette formation m’inspire beaucoup, l’ensemble est plus soudé que jamais, et leur enthousiasme m’a motivé, naturellement, j’ai eu envie de leurs proposer d’autres morceaux. Des ambiances différentes de l’Odyssée qui est notre album le plus “dark” : des rythmes et mélodies plus festives, joyeuses comme Bitches en Marbella, L’Amour du disque, mais aussi plus posées, et sensibles (les Fulgurés, Goodbye Lougarock).

Pas moins de 25 musiciens sont intervenus au cours de l’enregistrement, comment s’organise le travail (écriture, arrangements, enregistrement…) avec une telle somme de musiciens ?

Sur scène on est 13 avec 4 cordes, 4 cuivres, guitare, claviers, basse, batterie et percussions. Certains titres du répertoire peuvent se décliner dans une formule sextet également. Les 25 musiciens sont surtout pour les séances d’enregistrement où la section de cordes a été augmentée, plutôt que de doubler ou tripler notre quatuor, pour avoir un résultat sonore plus ample. Le travail s’organise toujours de la même façon : j’écris seul, je laisse reposer, puis quand je suis satisfait des formes, j’envoie des maquettes, puis les partitions, et nous calons une première répétition ensemble. La première pour ce répertoire date du 30 mars 2021.

Les orchestrations de X sont impressionnantes de richesse, de variété et de profondeur. On a l’impression que tu as atteint là une sorte de plénitude en terme d’orchestrations… à l’image du titre L’amour du disque qui pourrait être une sorte de condensé de ce qu’est cet album… 

La plénitude… c’est possible. Ce mélange de cordes, cuivres, et rythmique funky le tout saupoudré de clavecin et de glockenspiel est très stimulant et inspirant. C’est une palette sonore très large qui permet beaucoup d’extravagances en termes d’orchestration. Bref, je m‘éclate !

Le titre Bitches en Marbella évoque à sa manière la libération du confinement de 2020 et 2021. Comment as-tu vécu ces deux années marquées par la pandémie ?

Le premier confinement fût très brutal pour moi. Une belle tournée avec le programme l’Odyssée s’annonçait, nous étions fraichement couronnés d’une deuxième Victoire de la musique, bref tout se déroulait à merveille et puis « clac » ! On ferme ! Nous allions faire une balance dans une salle pour le concert du soir, sur la route je reçois un coup de fil « c’est annulé, rentrez chez vous ». Cela m’a coupé les pattes. Impossible de me remettre a bosser. J’étais au bout du rouleau. Puis, dix jours plus tard, j’ai pris ma guitare comme je fais tous les jours, et j’ai chanté des chansons que j’ai partagées sur Instagram, pour renouer le contact avec ma famille, mes potes. Le seul truc génial de ce premier confinement a été que j’ai beaucoup profité de ma petite fille de 2 ans à l’époque. Quand la fin du confinement a sonné, je n’avais qu’une envie : voir la mer, et plonger ! Je n’en pouvais plus, j’étais surexcité, et de joie j’ai pondu « Bitches en Marbella » (titre imaginé par mon manager Stéphane Mariot qui m’a fait remarqué que la première phrase du thème ressemblait à Peaches en Regalia de Zappa). La rentrée arrive, nous sortons l’album où je mets en musique les Fables de Jean de la Fontaine, la promo commence bien et boum, reconfinés en novembre. Cette fois, j’ai décidé que je ne me ferais pas avoir par la morosité, et j’ai décidé de profiter du temps libre pour bosser encore plus, j’ai même organisé, avec un ami ingénieur du son, des séances d’enregistrement pour des maquettes, dans mon studio, ou je m’imposais d’improviser un titre par jour. Cela a donné les titres USP et 62 Satellites / Get it in orbit. J’ai repris toutes mes notes, mes compos pas terminées et début mars j’avais 80% des compos du prochain album.

L’Odyssée fantastique de Fred Pallem & le Sacre du Tympan

En 2020, Tu as collaboré à un projet annexe Les fables de La Fontaine avec Tom Poisson et Lucien Jean Baptiste. Comment as-tu abordé la composition pour un tel projet ?

Je ne me sentais pas d’enchainer direct un autre album instrumental derrière l’Odyssée, j’avais besoin d’une parenthèse. Je cherchais depuis longtemps à composer de la musique sur un texte parlé, comme au cinéma. Fatalement la musique est plus en retrait au détriment du texte. Mais j’ai toujours trouvé cela intéressant pour un compositeur de se fixer ce genre de contraintes. J’ai cherché dans mes bouquins, mais je ne trouvais pas. Il me faillait des textes avec des rimes, une carrure, une musique intérieure. Comme dans le rap. Stéphane Mariot (encore lui) m’a suggéré les fables de la Fontaine et j’ai trouvé que c’était une excellente idée, même si elle n’est pas neuve, mais de toute façon, je ne cours pas après la modernité à tout prix. Plusieurs grands compositeurs ont déjà fait cet exercice et j’ai eu envie de le traiter à ma façon, avec mes influences jazz, pop, funk, rock mais aussi musique répétitive, improvisée, classique etc. J’ai effectué d’abord la recherche de conteuses et conteurs. Des chanteu(se)rs, comédien(ne)s, personnes de radio. Ils ont choisi des textes, je les ai enregistrés et j’ai composé la musique en fonction de leur ton, et de leur diction. Mon ami Tom Poisson nous a donné un sacré coup de main pour la version scène en faisant le regard extérieur et la mise en scène. La Fontaine était un personnage en marge, atypique, très moderne, parfois cruel, qui mérite d’être découvert encore aujourd’hui.

On te trouve rarement au générique d’un film en tant que compositeur de B.O. ce qui peut paraitre assez étonnant vu ton parcours et ta musique…

La musique que je compose pour le Sacre du Tympan n’a pas besoin d’images ou de dialogues, tout est déjà là. Ces musiques là prendraient trop de place dans le cinéma d’aujourd’hui, qui utilise la musique principalement en sous texte. A moins peut-être que le film soit lui même construit autour de la musique…

Henri Mancini répondait, quand on lui posait la question : “Qu’est ce qu’un compositeur de musique de film ?”, il répondait “un compositeur de cinéma c’est celui qui a écrit toute une partition, qui lui est finalement refusée”. Je suis donc un compositeur de musiques de films. J’ai tout de même écrit deux musiques de film : Les nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, et  “Dieumerci” de Lucien Jean Baptiste. Je suis sollicité régulièrement mais ça ne marche que très rarement. C’est un peu normal : on demande des maquettes à plusieurs compositeurs, et parfois, le réalisateur et la prod trouvent leur bonheur, sinon, ils lancent un nouvel appel d’offre. A ce rythme ça peut durer longtemps. Les chances que la maquette marche du premier coup sont infimes, c’est un coup de bol, et c’est exactement ce qui m’est arrivé pour le film Dieumerci.

En fait, tous les compositeurs se valent. Les réalisateurs doivent travailler avec le compositeur dont ils aiment déjà les œuvres. Et ensuite ils élaborent la musique du film ensemble, côte à côte en studio. Là ça marche à tous les coups.

Il ne faut surtout pas comparer la musique de film à l’ère du numérique et celle de l’époque où tout était sur bande. La façon de filmer, le montage ont changé, et donc la musique aussi. Avant le premier jour de tournage, le réalisateur ne pouvait se rattacher qu’au scénario, aux dialogues, aux répétitions avec les acteurs éventuellement, quand à la musique, le compositeur avait parfois écrit les thèmes principaux, dans le meilleur des cas avec un piano. Il était contraint de se projeter sur les orchestrations et faire confiance au compositeur. La musique arrivait parfois même enregistrée et mixée avant le tournage. Aujourd’hui c’est l’inverse, elle arrive en dernier, et il faut faire des copies des titres placés par le monteur, donc peu de place pour la créativité.

Ce qui m’intéresse avant tout c’est la rencontre artistique avec le réalisateur. Il faut instaurer une confiance et un respect dans les deux sens. Je suis au service du film, mais je dois aussi pouvoir m’exprimer aussi. Le compositeur est le troisième auteur.

Fred Pallem & Le Sacre du Tympan – X : 10 raisons d’aimer la musique de films

Ta musique est depuis toujours marquée par l’influence des grands compositeurs des années 60 et 70 (Francis Lai, Michel Magne, François de Roubaix, Morricone…). Envisagerais-tu de composer un jour un disque de pop ou bien de jazz qui s’éloignerait radicalement de la musique de cinéma ou de télé ?

Je ne vais pas commencer une carrière de chanteur de variétés ou de jazzman à l’ancienne aujourd’hui. Non, j’ai plus que jamais envie de continuer à creuser le sillon que j’ai commencé il y a plus de vingt ans. Peut être y mettrais-je de la voix, qui sait ? Mais elle serait traitée comme un instrument de musique. Ou ressortir ma contrebasse… mais je la doublerai avec une guitare baryton !

En décembre, vous allez jouer au Café la Danse, On imagine qu’une tournée avec tous les musiciens va voir le jour par la suite ?

Bien sur ! Les dates de la saison prochaine tombent en ce moment, et c’est génial. Va y avoir des très beaux concerts. On est tous impatients.

Interview réalisée par Benoit RICHARD – novembre 2022

Fred Pallem & Le Sacre du Tympan – X
Train Fantôme / L’Autre Distribution – 18 novembre 1022

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