Orville Peck – Bronco : Petit Poney devenu grand

Dans la regrettable éventualité où le nouvel album du cowboy masqué Orville Peck vous serait passé sous le nez lors de sa sortie printanière, voici un petit rattrapage. De quoi ajouter encore plus de dorure à cette période de fêtes. Allez, hop, en selle !

© Julia Johnson

Orville Peck. Sud-africain, canadien, country, punk, masqué, crooner, cowboy, queer et détenteur d’une garde-robe ahurissante. On avait aimé Pony et l’EP Show Pony, dont les singles enjôleurs laissaient soupçonner un grand potentiel encore en sous-régime. Sommé de chroniquer le single Summertime pour un projet collaboratif, mon grain de sel avait consisté à écrire que Peck, fort d’une fantaisie salvatrice dans un style en cruel besoin de renouveau, en avait encore beaucoup sous le pied, étant de ceux à qui la théâtralité, l’artifice et le kitsch embrassé à pleine bouche siéent à ravir. Pour employer une typologie à la fois glam et queer, je le soupçonnais d’avoir davantage l’étoffe d’un Jobriath que d’un Elton John, pressentant qu’il lui faudrait peut-être plonger sa musique dans la même flamboyance que ses costumes de scènes hallucinants pour pouvoir s’épanouir plus à son aise.

Deux ans ont passé depuis mes élucubrations à l’emporte-pièce, mais ce n’est pas ce nouvel album qui me fera mentir. Officiellement dévoilé au début du mois d’avril dernier, Bronco (se rapportant à un cheval encore non-dressé, ce terme d’origine mexicaine fut ironiquement domestiqué par la langue de Barry Manilow) nous fut tout d’abord annoncé en grandes pompes via un trio de singles proprement imparables. Le premier coup de semonce eut lieu avec C’mon Baby Cry, sans doute le titre le plus irrésistible que l’intéressé ait livré à ce jour. On y retrouvait cette empreinte à la fois désuète et furieusement moderne qui avait immédiatement rendu le personnage sympathique, avec toutefois une exécution mélodique bien plus méticuleuse que par le passé. Suivirent ensuite le plus tapageur Daytona Sand, d’un kitsch Vegasien savoureux, et Curse of the Blackened Eye, dont le phrasé vocal de toute beauté en avait immédiatement fait l’un des singles favoris de votre serviteur pour l’année en cours.

C’est bel et bien le constat le plus frappant qui se cimente à l’écoute de Bronco dans son entièreté. Orville a manifestement fait quelques pompes vocales en prévision de l’enregistrement et affiche une forme bluffante sur la quasi-totalité des cinquante-trois minutes de l’album. Son timbre jadis tremblant et oscillant, qui avait parfois limité la dextérité de ses premiers travaux, s’est mué en un vibrato musculeux entre Elvis et Scott Walker. Aidée des arrangements rutilants du briscard Jay Joyce (producteur comptant tout de même quatre Country Music Awards à son actif), la voix du cowboy masqué semble enfin en phase avec son personnage. Que ce soit dans les moments les plus tendres ou en lâchant les chevaux sauvages, la différence se fait totalement sentir. Lafayette, Bronco et Any Turn flirtent avec le rockabilly et le bluegrass, s’offrant au passage des saillies de guitares électriques et de claviers du plus bel effet. Iris Rose et Blush, façonnées dans des shuffles country plus classiques, tirent parti d’arrangements moins denses pour remettre au premier plan tout le charme des lignes vocales. Outta Time est une leçon de crooning sur lap-steel et Hexie Mountains joue la carte de l’Americana à cœur ouvert, tout en arpèges feutrés sur lesquels le banjo et la slide dialoguent en harmonie. Orville l’a de son propre aveu désignée comme sa chanson favorite, et on le comprend tout à fait. Il y aurait de quoi lâcher une petite larme virile en ôtant ses bottes sur le lit d’un motel miteux, après une longue chevauchée esseulée sur une route déserte.

Malgré l’excellente tenue globale de Bronco, sa fougue prête parfois le flanc à un ou deux coups de cravache. Avec quinze chansons et presque une heure au compteur, il est compréhensible que quelques moments moins probants soient voués à pointer leur nez. City of Gold, malgré un texte très touchant, est la peut-être la seule chanson du lot dont l’interprétation vocale manque un peu de souffle, ce qui détonne légèrement au milieu de tant d’autres titres si superbement chantés. En outre, même si le titre final All I Can Say est un joli duo avec Bria Salmena, l’album aurait plutôt mérité de se clore sur un feu d’artifices grandiloquent à la hauteur du baroque de ses ambitions. Il y avait d’ailleurs l’embarras du choix entre Kalahari Down et ses cordes déchirantes, la tension nappée d’écho de Trample Out of Days et Let Me Drown, petite merveille mélodramatique où les abdos vocaux d’Orville étincellent avec ferveur sous les feux de la rampe. La chanson a beau être tout à fait convaincante en l’état, elle aurait mérité de briller encore plus insolemment en étant décochée en bout de course, comme un Rock ‘n’ Roll Suicide de l’album auquel elle aurait offert une clausule clinquante toute trouvée.

Il n’est pas totalement déraisonnable de supposer que le parti-pris très pailleté, luxueux et délibérément mélodramatique de Bronco pourrait dérouter une partie du public que Pony avait conquis par le blues punk minimaliste de Buffalo Run et les réminiscences Cashiennes de Take You Back. Autant le savoir avant de s’y rendre, ce nouvel album est plus proche de l’Elvis de Vegas que de l’Outlaw country granuleuse de Waylon Jennings (nous conseillons à ceux que cela frustrerait de se tourner vers Chris Stapleton, The White Buffalo, Sturgill Simpson ou Shooter Jennings, le fiston). Quoi qu’il en soit, Orville Peck parait plus à son avantage au milieu des néons en forme de cactus de son passage télé chez Jimmy Kimmel qu’en bridant son personnage de cheval fou. Si la poésie des romances entre hommes reste encore sous-représentée dans la geste américaine populaire, l’amour inconditionnel pour les fêlures burinées d’un Johnny Cash ne devrait jamais faire oublier que la country a également toujours été la terre d’accueil des rhinestone cowboys. Longue vie au kitsch, donc, du moment qu’il nous offrira des troubadours flamboyants de la trempe d’Orville Peck.

Mathias François

Orville Peck – Bronco
Label : Columbia
Sortie : 8 avril 2022

P.S. : Après « Pony », « Show Pony » et « Bronco », les paris sont ouverts sur le titre du prochain album. « Mustang » ? « Stallion » ? « Stud » ? « Steed » ? « Pegasus » ? « Thoroughbred » ? Le suspense est à son comble.