« La Dernière Reine » : une célébration de l’art et de l’anarchisme

Avec La Dernière Reine, Jean-Marc Rochette accouche d’un vibrant plaidoyer en faveur de l’anarchisme. Ce titre funeste signe son ultime contribution au 9e art. L’auteur a en effet annoncé qu’il raccrochait les crampons.

La Dernière Reine - Jean-Marc Rochette
© 2022 Casterman / Rochette

La Dernière Reine raconte des histoires croisées. Celle de la dernière reine tout d’abord, à savoir la dernière ourse abattue dans le massif du Vercors et dont le destin semble lié à celui d’Edouard Roux, un soldat revenu du front sans la mâchoire inférieure. C’est aussi l’histoire de l’amour qui unit notre vétéran à Jeanne Sauvage, une artiste de Montmartre qui confectionne des masques de cuir afin de dissimuler les atroces mutilations des gueules cassées.

La Dernière Reine - Jean-Marc RochetteRochette a encore gravi un échelon sur l’échelle graphique. Les visages sont particulièrement réussis, et son trait s’est encore affirmé. La mise en couleur, enfin, habille pertinemment les scènes, souvent baignées dans une atmosphère sombre qui convient parfaitement. On est dans l’immédiat après-guerre. A l’image d’Édouard Roux, le héros de cette histoire, le pays se réveille avec la gueule en vrac.

En outre, des artistes nouveaux émergent peu à peu en marge de l’art officiel. Le quartier de Montmartre est en ébullition. On y croise notamment Chaïm Soutine ou le sculpteur François Pompon dont L’Ours blanc exposé au musée d’Orsay, allusion à la disparition des ours polaires, est un écho actuel au dernier ours du Vercors raconté ici. Bref ! Rochette parvient à nous immerger dans un contexte historique avec brio.

Enfin, le fait d’établir des corrélations entre différentes époques est un procédé auquel je suis personnellement très sensible. Cette idée qu’un lieu est habité par un esprit, que les événements imprègnent la texture même du temps qui passe, me parle énormément. Rochette utilise ce ressort, et de mon point de vue, cela confère encore davantage de profondeur à son récit.

La Dernière Reine est un livre d’aujourd’hui. Chez les peuples indiens, la nature n’existe pas. A la question « Qu’est-ce que la nature ?« , un habitant de la forêt amazonienne répondra : « Mais la Nature, c’est moi !« . Cette micro digression pour dire qu’afin d’aborder la question du lien qui unit l’Homme à la nature, tout à fait centrale dans ce récit, Jean-Marc Rochette choisit précisément d’ancrer son histoire dans une époque troublée. L’image de la gueule cassée pourrait s’appliquer à bon nombre d’entre nous tant les séquelles de la guerre économique de tous contre chacun, qui s’est intensifiée depuis 2001, détruit nos vies et notre quotidien. Et bien entendu, comment ne pas voir dans la dernière ourse abattue une allégorie de l’extinction de masse qui se déroule sous nos yeux incrédules ? Quant à notre couple qui fait le choix de se retirer du monde pour aller vivre de la terre, il s’agit d’une vision d’un futur qui n’appartient pas seulement à son auteur mais s’incruste dans bon nombre de têtes…

Cette histoire des marges peut se lire comme un plaidoyer en faveur de l’anarchie. On songe beaucoup à Elisée Reclus, géographe anarchiste, auteur notamment de L’Homme et la Terre en 6 volumes, ainsi qu’Histoire d’un ruisseau et Histoire d’une montagne. On songe à Kropotkine, géographe lui aussi, mais également zoologiste et anthropologue qui, bien qu’issu de la très haute noblesse russe, épousa la cause libertaire en observant de petites communautés reculées dont l’inventivité sociale et le sens de la coopération le frappèrent durablement. Bref ! Il y a beaucoup beaucoup de choses à manger dans La Dernière Reine (le modèle pris par Édouard pour son masque en est une autre), sans que l’on ressente pour autant la sensation d’ingérer un gâteau bourratif.

S’il n’est pourtant pas exempt de maladresses (quelle est l’utilité de ces images fragmentées en plusieurs cases quand une aurait suffi ?), ce récit est doté d’une belle densité sémique pour atteindre des sommets d’alpinisme. Le flux narratif nous embarque dans une histoire à laquelle on a terriblement envie de croire. Mais surtout il est un écho tangible à notre époque.

Arnaud Proudhon

La Dernière Reine
Scénario & dessin : Jean-Marc Rochette
Editeur : Casterman
240 pages – 30 €
Parution : 5 octobre 2022

La Dernière Reine — Extrait :

La Dernière Reine - Jean-Marc Rochette
© 2022 Casterman / Rochette

 

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