Sufjan Stevens – Javelin : Un très grand disque !

Chaque disque de Sufjan Stevens est en soi un évènement, un acte fondateur. Javelin rappelle le meilleur de Carrie & Lowell, il allie la puissance symphonique et harmonique d’Illinois sans jamais se déparer d’une mélancolie crève-cœur.

© Sufjan Stevens

La douleur est sans aucun doute le meilleur traducteur des émotions d’un point de vue musical parce que souffrir relève de l’acte universel, car chacun d’entre nous, à un instant donné de sa vie, rencontrera l’émoi du malheur, la torpeur de la souffrance. Ce seront toujours les disques de deuil et de transition qui parviendront à nous bouleverser le plus, à nous sortir de l’ennui qui irrigue parfois nos vies. On peut cracher à la face des timides, des désarrois, de cette confusion  des sentiments qui cernent ceux qui plient le dos, qui s’excusent d’être encore là, qui ne se sentent jamais tout à fait à leur place. Comme disait l’autre (plein de bon sens) que se lève celui qui leur lance la pierre, Il ne sait de l’amour que le verbe s’aimer. Montrer sa souffrance aux autres, la donner en spectacle, c’est quelque part un acte d’amour, c’est savoir se dévoiler tel que l’on est et pas tel que l’on voudrait être. L’acte artistique devrait toujours avoir ce but pour être total, pour être quelque chose qui entre en résonance avec nous, qui tisse une empathie.

Javelin, le dixième album du prodige Sufjan Stevens, appartient à ces disques qui s’installent lentement mais sûrement pour vite devenir totalement indispensables pour ne pas dire carrément vitaux. Vitaux est loin d’être exagéré car depuis que l’américain a su se délester d’une complexité harmonique qui entravait parfois la rencontre avec son univers, il semble ne plus mettre à distance la sensibilité qui irradie désormais ses disques. On sentait dans les premières productions de Sufjan Stevens une volonté à affirmer une complexité, un sentiment présent aussi chez le musicien de tiédeur face aux sentiments qui pour lui risquait de l’amener vers trop de facilité. Pourtant, chacune de ses compositions, depuis toujours, présentait intrinsèquement un souffle, une respiration, un élan vital. C’est sans aucun doute avec Carrie & Lowell (2015) que l’américain a su se libérer de ses craintes face à ce soupçon de l’émotion. Dans ses disques avant ça, il cultivait une forme de distanciation, sans doute la traduction d’une pudeur.

Sufjan Stevens n’est jamais plus pertinent que quand il souffre. Même si ses œuvres les plus récentes relèvent plus de l’acte cérébral (Planetarium, The Decalogue ou Convocations), Javelin s’inscrit très exactement dans la lignée de Carrie & Lowell mais aussi dans un travail de synthèse de toutes les aspérités présentes dans la carrière et la discographie de Stevens. Plus immédiat que A Beginner’s Mind, sa collaboration avec Angelo De Augustine en 2021, Javelin ne se cache jamais derrière des effets de manche, des tentations de virtuosité comme on pouvait en retrouver parfois chez Sufjan Stevens. Ici, au contraire, plus il peut simplifier l’agencement, mieux on le sent occupant pleinement l’espace.

Très orienté autour du piano, l’album déroule ses notes mineures. Pourtant, en ouverture, le caractère Pop baroque d’Evergreen pourrait faire penser que l’on va repartir encore une fois vers des territoires à la fois accidentés et d’une inventivité rare. Ce qui rend assurément Javelin passionnant, c’est qu’il n’emprunte pas un seul chemin mais plutôt milles et une sentes. Avec l’âge qui vient, Sufjan Stevens a compris que l’on peut être surprenant sans pour autant être déroutant. Sa musique, savoureuse, vieillit un peu à la manière de celle de Paul Simon convoquant toute à la fois l’académisme et l’esprit de révolution, l’un et l’autre se conjuguant et s’apprivoisant, l’un et l’autre se nourrissant. A Running Start avec ses arrangements soyeux, avec sa voix féminine (Hannah Cohen) est sublime de cette folie retenue quand Will Anybody Ever Love Me ? parvient à rappeler Should Have Known Better  sans jamais se répéter.

Sur Javelin, Sufjan Stevens joue avec les trompes l’œil et avec l’espace, Everything That Rises par son caractère horizontal et vertical à la fois se joue des lieux, par bien des points, il ressemble à une miniature mais il est en soi une chanson monde, une chanson de transcendance. Genuflecting Ghost, quant à elle, obtient la parfaite maîtrise, le parfait mélange entre les tentations du Stevens de The Age Of Adz et celui de Carrie & Lowell. My Little Red Fox So You Are Tired ou Javelin ne peuvent que vous mettre à genoux. Shit Talk est sans aucun doute le sommet de ce disque, il assume sa durée pour mieux installer le drame, sa narration ombrageuse finit de nous achever. L’émotion atteint ici un degré ultime dans cette phrase à la fois terrible et lucide que l’américain psalmodie comme un mantra, No, I don’t wanna fight at all. Il faudra bien ce There’s a World pour croiser un sentiment même vague de confiance et cette respiration retrouvée au milieu d’une avenue, ces bonnes choses que l’on sent venir dans l’air.

Aussi étrange que cela puisse paraître et même si Sufjan Stevens a déjà signé de grands disques, des chefs-d’œuvre même, on n’est peut-être qu’au début de la révélation qu’il nous propose depuis le début de sa carrière. En s’ouvrant comme il le fait, il n’en finit pas de nous bouleverser.

Greg Bod

Sufjan Stevens – Javelin
Sortie le 06 octobre 2023
Label : Asthmatic Kitty

 

2 thoughts on “Sufjan Stevens – Javelin : Un très grand disque !

  1. Superbe, en effet. Sufjan est un grand artiste. Merci à lui.
    Néanmoins, je ne peux m’empêcher de parler ici de ces chœurs angéliques très présents et que, pour ma part, je trouve agaçants à la longue. « Le mieux est l’ennemi du bien », me disait ma grand-mère.

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