« L’affaire Midori », de Karyn Nishimura : Jishin desu !

Ce premier roman de Karyn Nishimura, correspondante de Libération et Radio France à Tokyo, nous fait découvrir une autre réalité du Japon en interrogeant un terrible infanticide commis par une jeune japonaise. Avec compassion et rigueur l’auteure nous brosse le portrait des démunis meurtris par le tsunami mais abandonnés par la société nipponne.

Karyn NISHIMURA
© éditions Picquier

Karyn Nishimura est journaliste correspondante française au Japon (LibérationRadio FranceLe Point), elle vit à Tokyo depuis quinze ans et à la différence de beaucoup de français qui vivent au Pays du Soleil Levant, elle ne s’est pas « tatamisée ». Ce syndrome conduit beaucoup d’expatriés à devenir plus japonais que l’Empereur en étant des infatigables laudateurs du Japon, de ses habitants, de leurs us, de la société nippone en général et pour conclure par un définitif : « ah si c’était comme cela en France… ». Le Japon a certes une face très visible et très agréable à vivre (je confirme) qui est celle « de la politesse, de la fidélité, de la serviabilité, de la gentillesse, du civisme, de la propreté, de la ponctualité, de la qualité, et même de la perfection. » mais il n’y a pas que cela…c’est bien cet envers du paravent que nous propose de découvrir l’autrice avec son premier roman L’affaire Midori, reste que comme il est précisé en exergue du livre « Tout est presque vrai dans cette fiction. »

Le livre nous raconte l’histoire de Midori Yamada, une jeune japonaise, infanticide successive de ses jumeaux nouveau-nés et de sa fille Maya, cinq ans. La police découvre le corps, de cette dernière, démembrée dans des glacières posées sur le palier extérieur de son HLM, le voisin avait donné l’alerte : « la puanteur devant l’appartement est devenue insoutenable. ». Par le biais de ce fait divers sordide, Karyn Nishimura, jette un regard critique sur la société japonaise, tente de trouver des explications à ces gestes inexcusables en portant néanmoins le regard compassionnel d’une mère sur une autre mère.

Comme les Français ont pu le découvrir lors de l’arrestation de Carlos Ghosn en 2019, les media japonais sont redoutables (au sens le plus négatif du terme) pour relater les scandales, les faits-divers ayant trait au people ou les meurtres sordides dans les milieux défavorisés. La journaliste est bien placée pour décrire comment sont couverts ce type d’évènements : on interviewent les passants qui sont forcément outrés mais aussi les « talentos » qui sont des vedettes de la télévision dont le « métier consiste simplement à utiliser leur notoriété acquise on ne sait comment pour commenter les actualités, quelles qu’elles soient, sans expertise aucune, sans recul, sans compassion, juste par hypothèse, supputation, pour créer de l’émotion avant et après les coupures publicitaires. ». A vrai dire…on n’en est plus très loin en France. Pour couronner le tout et comme c’est décrit dans Tokyo Vice , le livre, la police est souvent de maille avec les journalistes pour faire fuiter les informations…ainsi la version qu’on proposerait à la vindicte populaire était que Midori Yamada « était une pute, doublée d’une tortionnaire, l’affaire était claire. ».

Que nous raconte L’affaire Midori : que la protagoniste a « Une tête à qui on donnerait le Bon Dieu sans concession. Une tête de jeune maman…/…Des femmes comme elles il y en a plein le train à l’heure de pointe. » mais aussi et surtout que celle-ci n’avait pas eu une enfance malheureuse mais qu’elle avait eu la « malchance » de naître dans le Japon des 90’s, à l’avènement du désenchantement : « L’après-bulle, le contrecoup d’une période dingue où les japonais étaient devenus fous. Fous d’argent, fous de biens matériels, fous de débauche, fous de boulot aussi. ». Et puis arrive le 11 mars 2011.

Ce que beaucoup de gens ont tendance à oublier quand il s’agit du Japon, c’est la menace permanente que constitue pour les habitants les tremblements de terre. La première chose que vous faites lorsque vous vous installez au Japon dans un appartement, une maison c’est de constituer un kit de survie au cas où…(c’est même disponible sur Amazon…), dans tous les ascenseurs vous trouvez une réserve d’eau, un peu de nourriture et des toilettes sèches, le décrire est une chose, le vivre en est une autre : être réveillé en pleine nuit par une alerte de tremblement de terre majeur n’est jamais agréable (surtout si elle se révèle fausse comme ce fut le cas à Tokyo en 2019).

Le 11 mars 2011, la terre tremble et le tsunami emporte la centrale de Fukushima à coté de laquelle les parents de Midori tiennent une poissonnerie, elle étudie quant à elle dans une université pour devenir pharmacienne. Le destin de cette famille est totalement bouleversé voire anéanti. La suite ira de Charybde en Scylla, pour survivre notre héroïne échoue à Tokyo dans le quartier d’Ikeburo où elle devient « hôtesse d’accueil » alors qu’elle est déjà chargée de famille. Karyn Nishimura en profite pour nous décrire là aussi l’envers du décor, ces quartiers (très prisés aussi par les touristes du monde entier) où beaucoup de salarymen échouent, en fin de journée, en quête de Joshi Koshei : ces jeunes femmes qui se déguisent en lycéenne.

La gageure de L’Affaire Midori c’est que via cette tragédie, on nous décrit de manière pointilliste la réalité japonaise : la recherche perpétuelle du consensus qui mène les japonais d’être incapables de prendre rapidement une décision (la gestion de la crise de Fukushima en fut un bon exemple), le système judiciaire japonais (où 99.4% des accusés sont condamnés par les tribunaux…mais il y aussi une explication à cela), la terrible dureté du système social japonais (marchez dans dans Tokyo et vous verrez des octogénaires – playmobil – qui font la circulation ou des serveuses qui pourraient être votre grand-mère vous servant à genoux dans des ryokans) ou encore la corruption des politiques et le népotisme ambiant, j’en passe.

La condamnation de Midori permet à Karyn Nishimura  de dénoncer le système judiciaire japonais où la peine de mort est encore pratiquée par pendaison et où on peut exécuter les sentences plus de vingt ans après les condamnations, ce qui est arrivé pour les membres de la secte Aum. Plus d’une dizaine de ces membres ont été ainsi pendus en juillet 2018 (soit 23 ans après l’attentat).

L’autrice a déjà publié les viatiques obligatoires pour tout candidat à l’expatriation nippone notamment l’excellent Les Japonais (Taillandier – Version actualisée en 2021) ou plus récemment Japon – la Face cachée de la perfection (Tallandier – 2023). L’Affaire Midori a l’avantage d’être un roman engagé, sans langue de bois, qui vous permettra de découvrir une autre facette du Japon, sans être un essai sociologique mais avec une vraie rigueur journalistique. Recommandé.

Éric ATTIC

L’affaire Midori
Roman de Karyn Nishimura
Éditions Picquier
180 pages – 17€
Date de parution : 2 février 2024