« Vine Street », de Dominic Nolan : un très grand roman noir

Avec Vine Street, énorme polar de presque 700 pages, Dominic Nolan raconte la traque d’un tueur en série à Londres, de 1935 à 2002. Passionnant et vertigineux, assurément l’un des grands polars de l’année.

Dom Nolan
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Des histoires de tueurs en série, on en a lu – beaucoup trop sans doute. Cela fait bien longtemps qu’elles ne nous intéressent plus vraiment, tant certains auteurs ont usé jusqu’à la corde ce motif romanesque qui a pourtant inspiré quelques très grands polars. Aussi avons-nous ouvert Vine Street, le roman de Dominic Nolan dont il est question ici, avec quelques réserves. En effet, la quatrième de couverture évoque « un tueur pervers et insaisissable » et ose la comparaison avec le L.A. Confidential de James Ellroy. Et on a appris à se méfier de ces analogies dont raffolent les éditeurs. Elles nous ont trop souvent déçus.

Vine street

Si les premières pages nous confirment que le style de Nolan n’a pas grand-chose à voir avec celui d’Ellroy – aucune trace ici de cette folie et de cette fureur qui caractérisent les chefs d’œuvre de l’écrivain américain – on comprend néanmoins assez rapidement que l’on tient avec Vine Street l’un de ces polars hors normes : l’ampleur du récit, qui s’étire de 1935 à 2002, va permettre à Nolan de déployer une intrigue d’une grande complexité dont Londres est le personnage central. C’est sans doute un lieu commun de prétendre qu’une ville est le premier personnage d’un roman noir, mais ici il ne fait nul doute que l’une des préoccupations premières de Nolan a été de raconter Londres, et en particulier le quartier de Soho, ses recoins et ses changements tout au long du XXe siècle.

Vine Street narre donc l’enquête menée par trois personnages. Au centre de ce trio, il y a Leon Geats. En 1935, Geats travaille à la brigade des Mœurs et des Night-clubs de la police de Westminster. Ce policier atypique fraie avec les marginaux qui peuplent le Soho de l’époque. Voyous, mafieux, prostituées, tous connaissent Geats, et Geats connaît chaque ruelle de ce quartier dangereux et mal famé. Lorsque le cadavre d’une femme est retrouvé au-dessus d’un night-club, Geats se lance dans l’enquête, épaulé par Mark Cassar, que Geats surnomme « Le Flic le Flouze » en raison de son goût pour les costumes élégants. Enfin, il y a Billy, l’une des premières femmes de la police londonienne. Ensemble, ou séparément, ils vont donc traquer un tueur de femmes qui leur échappera pendant plusieurs décennies.

Si l’intrigue qui sert de colonne vertébrale au roman évoque celle de bien des thrillers, il serait vraiment regrettable de réduire Vine Street à la simple traque de ce tueur en série. On l’a dit, l’ambition de Dominic Nolan est bien plus vaste. En étirant son enquête sur plus de 70 ans, le romancier brosse le tableau d’une ville qui va traverser bien des épreuves. A cet égard, la partie du roman qui se déroule pendant le Blitz est sans doute la plus intense du roman. Ville bombardée, ville en ruines, Londres panse ses plaies mais ne cesse jamais de vivre. Sur les traces de Geats, Cassar et Billy, Dominic Nolan nous entraîne dans ces clubs où l’on joue du jazz, où l’on danse frénétiquement et où l’on boit pour oublier la violence du monde. En ce sens, la comparaison avec le James Ellroy du Quatuor de Los Angeles se justifie : Nolan a lui aussi pour projet de raconter une ville par le prisme du polar, et en entrelaçant les intrigues pour mieux peindre le mal qui la contamine.

En effet, si la traque du tueur de femmes constitue le fil directeur du récit, bien d’autres intrigues vont venir la complexifier et la rendre un peu opaque. Espionnage et corruption policière s’entrelacent autour de l’enquête principale. Et, pour être totalement honnête, tout n’est pas toujours clair tant les personnages sont nombreux. Leurs motivations, leurs liens sont parfois obscurs et, par moments, on peut avoir le sentiment d’être perdu – un peu comme dans certains romans de James Ellroy (encore lui). Mais on se laisse entraîner par le souffle romanesque d’un récit qui ne faiblit jamais.

Enfin, impossible d’évoquer Vine Street sans parler de ses trois personnages principaux, complexes, contradictoires, obsessionnels, mais terriblement attachants. Si les liens qui les unissent prennent tout leur sens dans la dernière partie du roman, le portrait qu’en fait Nolan est d’une grande profondeur psychologique. Et le romancier joue avec nos émotions et certaines pages sont tout simplement bouleversantes. On n’est ainsi pas prêt d’oublier la très belle histoire qui unit Geats à Nell, une gamine qu’il va sauver de la rue – peut-être pour se sauver lui-même également.

Vine Street est donc un très grand roman noir : presque 700 pages intenses et passionnantes. A ne rater sous aucun prétexte.

Grégory Seyer

Vine Street
Roman de Dominic Nolan
Traduit de l’anglais par Bernard Turle
Éditeur : Rivages
672 pages, 24,90 €
Parution : 3 avril 2024