Manset – L’algue bleue : peine perdue…

Que dire encore d’un nouvel album de Manset ? Qu’en penser ? Qu’écrire ? Alors que plus personne (ou presque) ne l’écoutera, pourquoi prendre à nouveau le risque de se confronter au ridicule extrême et au sublime inouï de L’algue bleue ? Je ne sais pas.

Manset Photo Nicolas Comment
Photo : Nicolas Comment

Il n’y a rien de plus difficile désormais que d’écrire quelques lignes sur un nouvel album de Gérard Manset. D’ailleurs, même l’écouter est devenu une épreuve qu’on aborde le cœur serré, l’âme en berne : on sait exactement ce qu’on y trouvera, la même chose depuis dix, vingt ans sans doute, le même mélange absurde de ridicule extrême, de ringardise abominable, et de moments absolument inouïs tellement ils touchent au sublime. Et donc, plus personne, ou presque, n’écrit sur Manset, car c’est – définitivement – PEINE PERDUE. J’ai même peur que plus personne, ou presque, n’écoute Manset. Et puis je me dis que s’il y a toujours une « maison de disques » pour sortir un truc aussi « hors du temps » (si l’on est poli ou responsable Marketing) que cette Algue bleue, c’est que nous sommes sans doute encore une petite cohorte de fidèles, perdus dans la nuit (pour user d’un langage mansétien), avançant en portant une flamme qui vacille de plus en plus. Mais, vraiment, je ne sais pas…

L Algue BleueManset (ou Mansetlandia) en 2024 : neuf nouvelles chansons, 49 minutes d’une musique que personne, absolument personne d’autre sur Terre ne saurait faire. Neuf chansons immédiatement évidentes pour quiconque écoute Manset depuis assez longtemps, qui réutilisent des mélodies déjà entendues dans ses albums précédents (l’accrocheur C’est toujours elle fonctionne sur le même riff que la plupart des grandes chansons de Manset), qui recréent des atmosphères déjà respirées, qui reviennent sur des holocaustes déjà enregistrés, qui rejouent des effondrements intimes déjà cartographiés. Mais avec cette impression, difficilement vérifiable, que Manset, vieux, fatigué peut-être, mais plus extrémiste que jamais, ajoute un nouveau tour d’écrou à sa musique, qui nous enserre le cœur jusqu’à le broyer.

Prenons par exemple Nous nous cacherons ensemble, trois minutes trente-quatre graves, très, très graves : une chanson d’amour et de mort sur deux lapins, qui courent sur un carré de serpolet (ça fait combien de temps qu’on n’a pas entendu des paroles de chansons où il y avait le mot « serpolet » ?)… « C’est chez un ami qu’on les a retrouvés, dévorés par un furet, au milieu de la forêt ». Et puis Manset part dans des « oui, oui, oui, oui… » presque malaisants. C’est grotesque, et à la fin on a des larmes pleins les yeux.

N’allez pas croire que L’algue bleue soit un disque bucolique, écolo peut-être (Manset rigolerait en lisant ça !), c’est au contraire un disque qui parcourt beaucoup de chemin, à travers la planète, depuis la rue en bas de chez nous où traînent des SDF inquiétants, et pourtant plus lucides que nous (Rater sa vie), aux plages paradisiaques du bout du monde dévastées depuis des siècles par des conquistadors cruels (Paradis perdus). Et beaucoup de chemin, dans notre vie aussi, mettant le doigt systématiquement là où ça fait vraiment mal : les amours perdus (C’est toujours elle), les enfants partis (Monsieur), les vies gâchées (Rater sa vie), toutes ces choses ordinaires et terribles qui font chanter Manset… et l’ont longtemps fait fuir loin, très loin.

La pochette de L’algue bleue n’est pas laide, mais elle complètement à côté de la plaque, hors sujet, ce qui est finalement très rare dans la discographie de Manset. L’orchestration, la production, par contre, comme d’habitude, est clinquante, maladroite, incompréhensible, inconstante, absurde, d’un mauvais goût quasiment constant : comme si Manset n’avait jamais écouté, de toute sa vie, de musique faite par des « gens normaux ». Comme s’il inventait, encore et encore, ses propres règles. C’est souvent moche, tant ça manque de classe, d’équilibre, de tout ce qu’on aime trouver dans les disques qu’on écoute. Et pourtant, c’est absolument parfait.

Et puis, il y a ce chant, cette voix tremblante d’homme vieillissant, qui, pourtant, est, d’une manière très intime, la même que celle du jeune homme qui « voyageait en solitaire ». Il y a ces dérapages vocaux incroyables, vers les aigus (Sur la lune on danse), qui font plus d’une fois froncer les sourcils, arborer un sourire gêné… mais qui sont irremplaçables. Cette voix qui porte ces textes que seul Manset peut écrire : régulièrement embarrassants, par les images charriées tout autant que par leur formulation (« J’emmenais Lison tout au bord du fleuve-mer, tout un jour nous lisions, et des cosses amères ensemble nous mangions »). On se vautre parfois dans le cliché (« Savez-vous la tristesse, la mélancolie, c’est comme la pluie »), mais dans le fond, est-ce les choses essentielles n’ont pas été transformées, toutes, depuis le temps que des artistes les triturent et que le grand commerce nous les vends, en clichés ?

Manset est depuis longtemps indéfendable (heureusement, il nous évite ici ces dérages de « vieux con limite réac » qui salissaient un peu ses albums précédents), quasiment inécoutable pour 99% de la population : trop démodé, trop dépassé, trop barré, trop ambitieux, trop… loin de nous. Il est devenu invisible. Pourtant nous sommes encore quelques uns à le considérer comme LE GENIE absolu du Rock français (oui, du Rock, pas de la chanson). Au dessus de Gainsbourg ou Bashung, oui au dessus de tout le monde avant lui, pendant lui, après lui.

Pourquoi ? Franchement, je ne sais pas. Mais quand j’écoute L’algue bleue, c’est une évidence.

Eric Debarnot

Mansetlandia – L’algue bleue
Label : Parlophone
Date de publication : 26 avril 2024

15 thoughts on “Manset – L’algue bleue : peine perdue…

  1. Manset ne peut absolument pas être comparé à Bashung ou Gainsbourg qui ont laissé des chansons profondément ancrées dans l’inconscient collectif des Francais.
    Manset c’est du hors piste total, mais ca ne rend pas son œuvre géniale,
    Juste singulière

    1. J’ai bien aimé l’entendre cette semaine en revenant,et du boulot et d’une chambre où s’éteint ma mère.Manset à la 1ère écoute et aux suivantes(ça dure,j’ai 60),me fait toujours avec sa musique et ses mots scandés,délivrés,un tel effet que vite,je l’oublie.Là,parce que je suis proche d’une mort,figure toi que j’ai pensé acheter ce nouvel opus et l’offrir à l’écoute,si les funérailles prochaines aux oreilles des défunts présents ont encore quelques écoutilles…..on me traiterait de folle,pourquoi pas! Mes enfants comprendraient.

  2. Amours perdues. Au pluriel, ce mot est obligatoirement féminin
    Nous serions au dessous s’il était tellement au dessus !
    Pour moi, son œuvre ne se délite ni ne nous ennuie… en tous cas elle fait parler avec un disque qui rebondit tout de même un peu et emporte l’auditeur comme souvent.

  3. Votre critique est absolument géniale bravo ! C’est un tour de force même. C’est exactement « ça » et je fais partie de ces quelques hurluberlus mais gênée aussi, gênée et fascinée. Merci !

    1. Merci pour le gentil complément, que je ne mérite pas, j’ai juste laissé parler mon coeur.

  4. Non vous n’êtes pas seul!
    Merci de retranscrire si justement les émotions toujours présentes à l’écoute du dernier Manset.

  5. Ici l’on parle de Manset et c’est votre commentaire qui interpelle, il faut aimer l’Artiste pour un tel commentaire, on croirait du Manset ! Pour en revenir à Manset rien n’est explicable, de l’irréel qui nous transporte si l’on veut bien faire un petit effort, bien que découvrir Manset en 2024 semble sûrement une gageure impossible pour notre génération actuelle ! Bonne écoute ! Joekid33

  6. Manset a un public que cela vous plaise ou pas… donc affirmer que personne ne l’écouteras est une absurdité. Dans notre monde ultra matérialiste quelle maison de disque produirait un album sans retour sur investissement ? pour le coup je ne suis pas certains que ce soit Manset qui soit à coté de la plaque.

    Ce n’est surement pas le meilleur album de l’artiste, on est d’accord, mais il est pour moi dans la veine de ce qu’il a toujours fait avec en plus un coté « cassé » (la voix surtout) et répétitif (Manset reste Manset, comme la majorité des artistes qui refond toujours plus ou moins la même chose) qui il est vrai agace une peu, mais passer ces quelques réserves on finit par aimer comme on a aimer les précédents opus.

    Manset est inécoutable pour la majorité qui cherche la facilité et écoute des artistes anglo-saxons sans parfois comprendre un traitre mot de ce qui est chanter, paradoxe du monde moderne :D, mais le 99% est un poil exagéré, le public n’est pas si bète.

  7. Bonsoir,
    J’ai vraiment adoré votre chronique, merci beaucoup. c’est vraiment bateau mais je ne sias plus ou j’ai lu çà mais que écrire c’etait un peu mettre des mots sur des idées, sensations etc. que les autres n »arrivaient pas à exprimer, à cerner, à expliquer, ca m’a vraiment fait cette effet avec Manset. J’ai d’ailleurs tenté d’expliquer à ma copine ce qu’il y avait dans cette chronique et pourquoi je l’aimais, j’ai pas réussi. Bref, merci je m’en souviendra; Didier de Toulouse

    1. Depuis 55ans j’attends les albums de Manset comme les lettre d’un ami. De prime abord je suis toujours déçu, au fur et à mesure des écoutes la tendance s’inverse et je suis envoûté. J’écoute du rock depuis 1967, et je suis conscient de ses faiblesses et de ses parti pris hasardeux. Je déteste ses livres et ses interviews, mais je suis séduit et conquis à chaque fois. Il n’est pas sympathique mais tellement touchant, et chacun de ses disques contient des instants étranges, troublants qui peuvent vous arracher des larmes.Il est l’exact opposé de l’époque et c’est un miracle que l’industrie du disque le laisse vivre. Longue vie à lui.

  8. A la première écoute, j’avais écrit dans la foulée à un ami : « Pour ceux qui écoutent Manset depuis 40 ans. Inaudible sinon. »
    L’article est riche d’humour (merci), et il développe avec talent ce que j’avais (sans talent) résumé.
    Que vive Manset. Le jour où « il ne parlera plus », je serai orphelin.

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