« Les jours de la peur » de Loriano Macchiavelli : la première enquête de Sarti Antonio

Voici la première enquête du sergent Sarti Antonio que Loriano Macchiavelli avait publiée en 1974 ! L’occasion de découvrir ce flic italien des « années de plomb » et surtout un auteur qui est une véritable légende du polar en son pays.

Loriano-Macchiavelli
© Robbie Lee / éditions du Chemin de Fer

Si les éditions Métaillié en avait déjà publié quelques rares ouvrages dans les années 2000, il n’est pas trop tard pour découvrir cet auteur : les éditions du Chemin de fer ont eu la bonne idée de traduire le premier épisode des enquêtes du sergent Sarti Antonio qui date de… 1974. Une traduction confiée à l’excellent Laurent Lombard, traducteur entre autres d’Antonio Moresco. Le père du héros y va même d’un joli prologue pour accompagner son personnage (qui a donc aujourd’hui cinquante ans de vie éditoriale) dans cette nouvelle aventure en France.
Quand les pays nordiques accaparent peut-être trop souvent l’attention des lecteurs français, il est bon de ne pas oublier l’autre pays du polar.

Loriano Macchiavelli - Les jours de la peurL’italien Loriano Macchiavelli est aujourd’hui un vieil homme sage de 90 ans. Né en 1934, il fut homme de théâtre et scénariste mais il est surtout connu chez lui comme l’un des pères fondateurs du polar italien : dans les années 80-90 il a beaucoup œuvré pour faire reconnaître chez lui ce genre littéraire et lui donner l’audience qui lui revient aujourd’hui.
Il fut co-fondateur du Groupe 13 avec Carlo Lucarelli et d’autres qui considéraient le roman noir comme un outil de dénonciation des travers de l’Italie.
Son porte-drapeau était le personnage de Sarti Antonio (sergent Antonio) qui a donné lieu à une suite de nombreuses enquêtes et même une adaptation en série télé.

Comme bien souvent dans les polars, c’est le personnage principal (ou parfois un duo d’enquêteurs) qui fait tout le boulot : imaginez un bon flic et vous aurez sans doute un bon roman.
Le généreux Macchiavelli nous offre carrément un trio !
L’agent Cantoni (affligé d’un ulcère), le sergent Sarti Antonio (affligé d’une colite chronique) et… leur voiture de fonction, la voiture 28 que Cantoni pilote comme un petit bolide dans les rues de Bologne.

« Au volant, Felice Cantoni, agent de son état, fume sa première cigarette de la journée. Qui est aussi la dernière : il y a trois semaines, le toubib lui a dit que deux cigarettes par jour c’est déjà trop pour son ulcère. Alors l’agent Felice Cantoni n’en fume qu’une. Une par jour. À bord se trouve aussi Sarti Antonio, sergent de son état. Lui ne fume pas, n’a jamais fumé, mais cumule tout de même colite et ulcère. La colite, surtout, ne le laisse jamais en paix. Y compris maintenant. Il donnerait une heure supplémentaire pour des gogues. Mais où trouve-t-on des gogues à cette heure-ci de la nuit ? Il dit : – Tu peux pas aller plus vite ? Ou bien je dois faire dans la voiture ? »

De prime abord, le lecteur est bien tenté de suivre le chef de la police et de considérer le sergent Sarti Antonio comme un fieffé abruti qui perd son temps et le nôtre en suivant des pistes improbables.
Mais on devine bientôt un obstiné, un rebelle qui n’en fait qu’à son idée en suivant avec entêtement telle piste ou telle autre. Et si parfois le sergent semble perdu et s’égarer dans les fausses pistes de l’enquête, c’est qu’il est dépassé par les bouleversements qui secouent le pays : dérèglement viscéral, la colite chronique de Sarti Antonio est bien le signe d’un dérèglement de la société italienne.

1974 c’est donc la publication de cette première enquête de Sarti Antonio : mais 1974, c’est aussi l’une des premières de celles qu’on appellera les années de plomb en Italie. C’est en 1974 qu’a lieu l’attentat du train Italicus, qui sera suivi d’une longue et meurtrière série.
Le bouquin de Macchiavelli s’intitule d’ailleurs « La piste de l’attentat » en VO, confirmant ainsi que le polar est bien le reflet de la société qui le voit naître, comme le revendiquaient ceux du Groupe 13.
Et l’auteur ne se prive pas dans son prologue de mettre les points sur les « i » et d’annoncer la couleur politique de ses romans engagés. Son double-narrateur se fait également son porte-parole à plusieurs reprises dans le roman en y apportant humour et distance.

Malgré le passage des années, l’écriture de Loriano Macchiavelli est restée vive et alerte : l’humour et l’autodérision cachent mal le sérieux du propos quand il s’agit de critiquer les agissements du pouvoir et de brocarder les autorités à la solde des puissants. On respire même dans les rues de Bologne, un petit parfum désuet, une gouaille réjouissante, une volonté sacrilège… tout cela est bien plaisant et il faut espérer que d’autres traductions nous viennent bientôt.

Sans plus tarder, prenons place dans la voiture 28 qui file dans les rues de Bologne, celle que les italiens appellent « la dotta, la grassa e la rossa » (la savante, la grasse et la rouge) où les étudiants gauchistes vont s’attaquer à une bourgeoisie corrompue mais bien décidée à défendre ses privilèges.
Nous sommes en juillet 1974, une bombe fait sauter le centre des communications de l’armée : quelques gauchistes sont arrêtés qui feraient d’excellents coupables pour les autorités.
Rosas, un étudiant incarcéré, et la Blondine, une prostituée qui s’est prise d’affectation pour Sarti, aideront notre flic égaré à démêler les fils d’une enquête qui ira de fausse piste en fausse piste au grand désespoir du chef de la police. L’Italie est un pays où il est bien difficile de savoir qui manipule qui …

Bruno Ménétrier

Les jours de la peur
Roman de Loriano Macchiavelli traduit par Laurent Lombard
Éditeur : éditions du Chemin de Fer
192 pages – 19 euros
Parution : 10 mai 2024

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.