« À feu doux » : au cœur de la maladie d’Alzheimer

Dans À feu doux, Sarah Friedland nous invite à poser un autre regard sur les personnes atteintes d’Alzheimer. Un film qui, sans rien dissimuler des ravages de la maladie, la met en scène avec une forme de douceur, montre comment proches et soignants parviennent à maintenir ou créer avec les malades des liens qui leur conservent toute leur dignité.

À feu doux photo

Premier long métrage de Sarah Friedland, À feu doux relève de ce que la jeune réalisatrice américaine appelle un « coming of old age movie ». Un scénario minimaliste – une vieille dame atteinte d’un Alzheimer déjà avancé est placée dans un Ehpad et, malgré l’avancée de la maladie et grâce à des soignants dévoués, apprivoise peu à peu sa nouvelle vie – pour un film délicat qui nous incite à changer notre regard sur le grand âge et les troubles qui, trop souvent, lui sont associés.

a feux doux afficheDepuis quelques années, les films mettant en scène la maladie d’Alzheimer se multiplient – des fictions comme The Father de Florian Zeller, Vortex de Gaspar Noé, Un beau matin de Mia Hansen-Love, des documentaires comme Une jeune fille de 90 ans de Valeria Bruni-Tedeschi et Yann Coridian ou La Mémoire éternelle de Maite Alberdi… Tous nous plongent dans le vertige d’une mémoire défaillante, de l’effacement progressif du contact avec la réalité, de la perte des automatismes de la vie quotidienne, mais aussi dans le désarroi et la culpabilité des proches qui tentent désespérément de composer avec la maladie de leur aîné et de maintenir coûte que coûte un lien avec lui. À feu doux le fait avec une belle sobriété et une infinie pudeur. Rien de larmoyant dans le portrait de Ruth Goldman, cette octogénaire coquette et passionnée de cuisine. C’est ainsi que nous la découvrons : une dame âgée semblable à bien d’autres qui hésite sur la tenue à choisir et s’applique à confectionner son « sandwich signature » pour un invité mystérieux dont elle s’imagine qu’il est un prétendant et qu’il va l’emmener en vacances. La réalité est tout autre…

À feu doux nous transporte dans un établissement gériatrique pour riches Californiens qui répond au doux nom de Bella Vista. Tel un documentaire, il nous plonge dans le quotidien de Ruth – le film a d’ailleurs été tourné dans un de ces Ehpad de luxe avec d’authentiques soignants et de vrais résidents comme figurants. Repas pris en commun, visites médicales, séances de balnéothérapie… Des moments qui nous bouleversent mais qui ne sont pas pour Ruth dénués de bonheur, grâce essentiellement à l’attention ferme mais toujours bienveillante du personnel, en particulier de sa soignante, Vanessa. Mais le film montre aussi l’avancée inexorable des troubles cognitifs, les absences de plus en plus fréquentes, les confusions de plus en plus graves, les difficultés de plus en plus évidentes à s’habiller. Tout ce qui conduit à une perte totale d’autonomie, une issue que nous savons inévitable mais que nous ne verrons pas… Pourtant, c’est bien une forme de douceur qui semble envelopper la vie de Ruth, et dont rend compte la métaphore culinaire du titre français. Une douceur née du souci de préserver la dignité de chacun et de ne pas oublier qu’un malade ne se réduit pas à sa maladie.

Ce que montre en effet À feu doux, c’est qu’un patient atteint d’Alzheimer, même à un stade avancé, conserve ce qui faisait sa personnalité. Ruth a beau ne pas reconnaître son fils et prendre sa soignante pour sa mère, son amour pour la cuisine et son goût pour les beaux vêtements sont restés intacts. Elle montre sa capacité à s’adapter à son nouveau milieu, tout en gardant les traits dominants de son caractère : une forme d’autoritarisme mêlé à une réelle sympathie pour autrui. Et même si elle est dans le déni quant à sa maladie, Ruth a encore des moments de belle lucidité. Elle n’a rien perdu de sa sensualité de gastronome, de ses désirs de femme, émue par une main qui se pose sur elle ou par les caresses de l’eau sur sa peau. Une façon de se réapproprier son corps par le toucher – le titre d’origine est Familiar Touch. À feu doux est un film chaleureux, tourné vers la vie et les plaisirs qu’elle peut encore procurer, un film d’où la drôlerie n’est pas exclue : on sourit des extravagances de Ruth et même de situations qui pourraient être embarrassantes si elles ne s’inscrivaient pas dans un contexte d’amour.

Film dédié « à nos aînés et aux personnes qui prennent soin d’eux », A feu doux aborde avec une infinie pudeur un sujet longtemps tabou. À travers cet hommage, et sans rien édulcorer de la réalité, Sarah Friedland apporte une note réconfortante en montrant comment – dans un contexte certes privilégié – il est possible de conserver ou de créer des liens avec un malade atteint d’Alzheimer. Et on ne peut que saluer la performance de Kathleen Chalfant qui, loin de tout pathos, donne au personnage de Ruth une émouvante dignité.

Anne Randon

À feu doux
Film américain de Sarah Friedland
Avec Kathleen Chalfant, Carolyn Michelle, H.Jon Benjamin…
Genre : drame
Durée : 1h 30
Sortie en salle : le 13 août 2025

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.