[Interview] Cory Hanson : « La musique en solo est une route solitaire »

On a déjà parlé ici du dernier album de Cory Hanson, I Love People, qui semblait marquer une vraie rupture par rapport à son prédécesseur, Western Cum. Cela nous a semblé suffisamment intrigant pour poser la question à son auteur : mais d’où sort cet album ? Voici sa, ou plutôt ses réponses. Passionnantes.

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Photo : Asal Shahindoust

Benzine : Commençons par le nouvel album — quel en a été le point de départ ou l’étincelle initiale ? Est-ce que cela vient d’un moment ou d’une humeur particulière ?

Cory : Je roulais dans les collines de Mount Washington en écoutant Naima de John Coltrane. C’était à la fin de l’automne, le début de l’hiver 2019. Les décorations de Noël commençaient à apparaître, et l’air était vif. J’avais un énorme coup de blues – mais du genre nostalgique, presque réconfortant, comme une couverture chaude alors qu’une brise froide vous souffle sur le visage. À ce moment-là, j’ai su que je voulais faire un album qui capture exactement ce sentiment.

Benzine : Par rapport à tes précédents disques solo — en particulier Western Cum — comment décrirais-tu celui-ci ? Et à quel point en étais-tu conscient pendant l’écriture et l’enregistrement ?

Cory : Sur le plan sonore, il est très différent, mais sur le plan des textes, assez proche. Tous mes albums suivent une évolution assez linéaire, et j’entends des échos de Western Cum, Unborn Capitalist et Pale Horse Rider dans I Love People. Mais cette fois, les instruments et les interprétations sont plus sobres, les paroles plus resserrées. Je crois que c’est le disque le plus organique que j’aie jamais fait, dans ses sonorités comme dans son atmosphère.

DC930_Cory_Hanson_-__I_Love_People_MINIBenzine : Tu as toujours mélangé des textures psychédéliques avec des éléments folk et rock. Comment décrirais-tu le son de ce nouvel album, et qu’écoutais-tu pendant sa création ?

Cory : J’écoutais beaucoup de disques de Sinatra de l’époque Capitol, comme Only the Lonely ou In the Wee Small Hours. J’étais fasciné par les arrangements de Nelson Riddle, et par la manière dont il entourait la voix de Frank d’une instrumentation luxuriante. Cela créait énormément d’espace pour qu’il improvise avec son phrasé – et il était vraiment un chanteur capable de choses extraordinaires avec cette notion d’espace.

Benzine : Tes paroles paraissent souvent elliptiques, poétiques, traversées d’images surréalistes. Quels thèmes ou histoires voulais-tu explorer cette fois-ci ?

Cory : J’écris mes paroles un peu comme je joue de la guitare : sans trop réfléchir, juste pour le plaisir. Je pars de phrases, d’expressions ou de personnages qui me semblent un bon point de départ, puis je les développe jusqu’à créer des scènes. J’aime inventer ces mondes où peuvent naître le drame, le conflit, la violence, la romance ou la comédie. Et puis c’est une excellente excuse pour passer mes journées à jouer de la musique — ce que j’aime plus que tout.

Benzine : Écris-tu différemment aujourd’hui qu’à l’époque de Wand ? Ton processus a-t-il beaucoup évolué ?

Cory : Oui, mon écriture a beaucoup évolué et s’est diversifiée dans plusieurs directions. Aujourd’hui, je suis plus attiré par la tradition de la chanson américaine : les standards de jazz, les comédies musicales, le folk, le gospel, le blues, le rock ou même le classique. Quand j’étais ado ou dans ma vingtaine, l’idée même de devenir “songwriter” me rebutait. Mais j’ai fini par comprendre qu’il existait une immense tradition orale autour de la chanson américaine, et que je pouvais m’en emparer, en faire ce que je voulais, y participer à ma manière. C’est comme un drapeau musical que je peux déchirer pour en faire un patchwork, ou brûler tout entier… parfois même dans une seule chanson.

Benzine : Tu as travaillé en solo, avec Wand, et comme collaborateur dans d’autres projets. Qu’est-ce que le format solo te permet de faire que la dynamique d’un groupe pourrait t’empêcher ?

Cory : La musique en solo est une route solitaire. Oui, je me sens parfois seul, et le retour immédiat que peuvent apporter des collaborateurs me manque. Je dirais que j’apprécie davantage le travail en groupe, mais je commence aussi à vraiment aimer le processus de sortir des albums solo, et de m’approprier entièrement mon travail. Ça me permet de dire : « voilà, j’ai fait ça, ce sont mes chansons, c’est ma vision du monde ».

Benzine : Le processus d’enregistrement de cet album a-t-il été plus intime ou plus collaboratif ? Peux-tu nous parler des musiciens et producteurs qui y ont participé ?

Cory : Il a été un peu plus collaboratif que pour mes disques précédents. En fait, j’avais beaucoup trop de musique en stock. J’avais accumulé des centaines de chansons, éparpillées dans des dossiers de disque dur, des carnets ou mon téléphone, et elles commençaient à me rendre fou. Je ne savais pas quoi en faire. J’ai donc demandé à Robbie Cody de Wand de produire et d’enregistrer/mixer l’album. Je lui ai donné toute cette matière, et c’est lui qui a trié le bon grain de l’ivraie. Sans son apport, ce disque n’aurait sans doute jamais vu le jour. Ensuite, j’ai fait appel à Evan Burrows et Evan Backer, eux aussi de Wand, pour assurer la section rythmique. On a tout enregistré en live, ensemble dans la même pièce. J’ai même chanté toutes les voix en direct avec le groupe, sans vraiment faire d’overdubs ni remplacer quoi que ce soit.

Benzine : Y a-t-il des artistes ou des disques — anciens ou récents — qui ont particulièrement résonné en toi pendant la création de l’album ?

Cory : Oui, absolument. Randy NewmanLive, Little Criminals, Frank SinatraOnly the Lonely, John ColtraneMy Favorite Things et Giant Steps, ou encore J.J. CaleNaturally. Voilà quelques-uns des disques qui m’accompagnaient à ce moment-là.

Benzine : Et après la sortie de cet album ? On doit s’attendre à davantage de concerts, de collaborations, ou peut-être quelques surprises ?

Cory : J’écris énormément en ce moment pour un nouvel album… ou peut-être plusieurs. On verra bien.

Benzine : Et pour finir sur une note plus légère : si tu n’étais pas musicien, que ferais-tu dans la vie ?

Cory : Je serais peintre.

Propos recueillis par Eric Debarnot le 27 août 2025

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