Claire Messud embrasse l’histoire contemporaine en racontant une famille française sur trois générations. S’inspirant de son passé familial, elle trace un fil rouge par-delà les frontières, jalonné par les grands bouleversements de la deuxième moitié du XXème siècle.

Claire Messud est franco-canadienne américaine. Sa famille paternelle était française, pied‑noir, comme on qualifie ceux qui sont nés et ont vécu en Algérie française avant de la quitter à l’indépendance du pays. Le déracinement a marqué la vie de ses grands-parents et de son père, même s’ils n’ont que rarement évoqué leurs origines. Cependant, son grand-père a écrit ses mémoires couvrant les années 1928 à 1946 pour raconter sa vie à ses petites-filles, pour certainement qu’elles le comprennent mieux et davantage.
Ce sont d’ailleurs des thèmes repris dans L’étrange tumulte de nos vies : l’errance, le sentiment constant de déracinement et l’illusion de n’appartenir à aucun pays ; comment les grands évènements bousculent les destins individuels. Le sujet du colonialisme est aussi subtilement abordé, sans manichéisme.
Claire Messud a intelligemment construit son récit en le divisant en sept parties, chacune dédiée quelques moments précis d’une décennie. Elle effectue ainsi des sauts de puce dans le temps, sans perdre le lecteur et en parvenant à faire évoluer ses personnages sans sentiment de rupture.
Tout débute en 1940 quand la France capitule : le couple Cassar et ses deux enfants vivent à Salonique depuis peu, après des années heureuses au Liban. Gaston Cassar, le père, officier de la Marine, décide d’envoyer femme et enfants en Algérie française, dont ils sont originaires, pour les mettre à l’abri. Accueillis plus ou moins chaleureusement par les membres de la famille, les enfants, François et Suzanne, tentent tant bien que mal de s’adapter à leurs nouvelles conditions de vie, malgré tout détériorées par la guerre qui se déroule de l’autre côté de la Méditerranée. Pendant ce temps, Gaston tergiverse : doit-il répondre à l’appel du Général et partir à Londres ou rester loyal à la Marine française ?
Le lecteur fait ensuite des arrêts sur images dans le temps : 1953, 1962, 1963, 1974,1989, 1998 et 2010. Autant de jalons qui permettent à Claire Messud de s’arrêter sur des instants de vie de plusieurs membres de la famille, ensemble ou séparément. La description de chaque personnage est finement ciselée, sans concession. Leurs actes disent beaucoup de ce qui les a construits, de leurs regrets et de leurs aspirations secrètes.
Ce livre rappelle la richesse romanesque de l’autre succès de l’autrice, Les enfants de l’empereur.
L’étrange tumulte de nos vies raconte des vies dans toute leur complexité, de la place que chacun trouve dans sa famille, de la vieillesse et de ce chacun laisse à son départ. C’est par-dessus tout un roman qui dit la douleur des déracinés, quelles que soient la raison du départ du pays aimé.
« Et, de manière plus pressante, sans lui sur place – lui qui m’avait assuré, quand j’étais jeune, que seule la famille comptait, que la famille était, pour les nomades certainement, pour ceux dépourvus de pays, un chez-soi-, qui étions-nous ? »
Caroline Martin