Elie Zoé – Shifting forms : l’émoi du Moi

Parfois, lorsqu’on devient enfin soi-même, que l’on mue pour le meilleur, cela questionne l’essence même de l’art que l’on pratique. Shifting forms, le dernier album D’Elie Zoé en est le spectaculaire exemple.

Elie Zoé

Celui-là, on l’attendait avec impatience. Après la magnificence du précédent  Hello Future me sorti en 2022, puis la déflagration des prestations scéniques en duo de la tournée, la suite promettait d’être fabuleuse. Et bien la suite, la voilà ! L’album s’appelle Shifting forms et il a de quoi bouleverser nos a priori.

À bien y réfléchir, ce disque est probablement le premier à porter une telle révolution. Une révolution qui ne tient pas tant dans le style (pas si éloigné de ses prédécesseurs), dans la sincérité du projet, la qualité des compositions ou l’intensité de l’interprétation, toutes au top.

Non. Le choc vient de la voix de l’interprète.

shifting-formsParce qu’entre 2022 et 2025, Émilie Zoé est devenu Elie Zoé. Et cette transition de genre salvatrice pour le chanteur a entraîné la modification totale de son timbre et de sa tessiture. En peu de temps, sa voix est devenue si différente, si méconnaissable, qu’on a l’impression étrange de découvrir un artiste tout neuf.

A-t-on déjà connu tel prodige par le passé ? Pas sûr.  Certes, d’autres avant lui ont vu leur voix se métamorphoser. Mais il aura fallu soixante ans pour un McCartney, des hectolitres de whisky pour un Tom Waits, des kilomètres de vie pour un Johan Asherton ou un Bob Dylan. Sam Bettens et Anohni ont plus ou moins conservé leur signature vocale. Ainsi, une telle révolution vocale en aussi peu de temps, c’est du jamais ouï.

Et c’est ce qui fait l’étrangeté de ce beau projet. Car on n’y entend tout du long un paradoxe.

D’un côté, c’est bien le même artiste qui, encore une fois, nous impressionne. Elie Zoé, multi instrumentiste suisse, surdoué du son et de la composition, frappe ici encore fort. À l’instar d’un Prince, il ne sait pas le nom des notes qu’il joue mais compose simultanément mélodies et parties musicales à l’instinct, à l’oreille, aux tripes. Et c’est toujours aussi bouleversant (How we break, Dormant plants), percutant (The whole of the moon), ou les deux (Change my name).

Mais d’un autre côté, on sent bien qu’il n’a pas tout à fait apprivoisé ses nouvelles cordes vocales, plus aussi aériennes, qu’il cherche parfois un endroit où les poser en sécurité. C’est peut-être pour cela, pour conjurer l’aléatoire, que la voix est ici souvent doublée, comme le firent Lennon ou Elliott Smith en leur temps, pour les mêmes raisons de manque de confiance.

Cela rend en tout cas ce disque tout à la fois maîtrisé et extrêmement fragile.

Alors, si parfois le monde se divise en deux catégories (ceux qui ont le pistolet et ceux qui creusent), il en sera de même ici. Il est à parier que celles et ceux qui ne connaissaient pas la musique d’Émilie et qui vont débuter avec cet album d’Elie, n’éprouveront que bonheur et émerveillement. Et puis il y aura les autres, celles et ceux qui ont encore dans le creux de l’oreille la beauté cristalline de cette voix perdue pour la bonne cause,  pour qu’Elie se retrouve, s’épanouisse. Ceux-là risquent d’éprouver un léger flottement.

Mais qu’ils se rassurent, les doutes se dissiperont dès la deuxième écoute, tant ce disque fait honneur à la discographie de son interprète,  artiste décidément majuscule.

Et pour tous, une fois de plus, d’attendre la suite avec impatience.

Longue vie à Elie !

Manu Bourdier

Elie Zoé – Shifting forms
Label : Humus records
Date de sortie : 10 octobre 2025

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